Les polyamoureux-ses : des féministes ?

Les relations multiples entre féminismes et polyamours (Partie 1/5)

Introduction
Partie I. Les polyamoureux-ses : des féministes ?
Partie II. Libération ou objectification sexuelle ?
Partie III. Les rapports de pouvoir à l’intérieur des relations amoureuses hétérosexuelles
Partie IV. Les normes relationnelles
Conclusion et perspectives 

Cette série d’article a plusieurs autrices*. Elle est issue d’une réflexion collective d’un groupe relativement mixte en orientations sexuelles, en genres et en avis sur les questions abordées. Cette réflexion a été complétée par la lecture d’une série d’articles déjà disponibles sur la question (liste fournie dans la conclusion).  

* Cet article utilise le féminin neutre, parce que c’est pas plus arbitraire que le masculin neutre que l’on voit beaucoup trop par ailleurs.

Objet de cette série d’articles

Son but est de recenser différents types d’arguments féministes en faveur ou en défaveur du polyamour. Nous ne pouvons évidemment pas atteindre l’exhaustivité, mais n’hésitez pas à commenter !
La plupart des arguments sont surtout valables pour des relations entre une personne féminine et une autre plus masculine.

Les pratiques polyamoureuses constituent-elles un lieu de reproduction, voire d’exacerbation, des rapports inégalitaires entre les genres ? Ou recèlent-elles au contraire un potentiel émancipateur ? Il ne s’agit pas ici de prononcer un verdict général, mais de distinguer différents points de vue féministes et surtout différentes manières de pratiquer le polyamour. La visée est à la fois théorique (recension et clarification des arguments disponibles) et pratique (quelles pistes peut-on dégager, concernant la possibilité de pratiques polyamoureuses émancipatrices ?).

“Féminismes”

On peut entendre ici par “féminisme” “une perspective politique reposant sur la conviction que les femmes subissent une injustice spécifique et systématique en tant que femmes, et qu’il est possible et nécessaire de redresser cette injustice par des luttes individuelles ou collectives”*. C’est un terme qui recouvre un très vaste éventail de positions** (pas forcément exclusives les unes des autres), dont les différences sont souvent loin d’être claires. Ce n’est pas ici le lieu de développer. On ne développera que ce qui nous a semblé nécessaire à la compréhension des positions multiples que les théories féministes peuvent adopter au sujet du polyamour.

*Bereni L. et al, Introduction aux études sur le genre, 2012.
**A noter que les définitions des termes de ce tableau font en elles-mêmes l’objet de nombreux débats. La distinction entre féminismes radical et matérialiste notamment est délicate, et celle que nous ferons dans la suite de cet article ne correspond pas à celle opérée dans le tableau. Cf. aussi la présentation sur wikipédia.

“Polyamours”

On peut définir le polyamour comme la possibilité d’avoir plusieurs relations sentimentales honnêtes et assumées avec plusieurs partenaires simultanément (chaque relation pouvant comprendre ou non des rapports sexuels). Ajoutons que le polyamour suppose que toutes les personnes concernées sont consentantes et peuvent avoir également d’autres relations intimes.
Il peut être vu comme une orientation romantique de fait (j’aime plusieurs personnes et éventuellement ne pourrais supporter la monogamie) ou un choix (je veux m’autoriser à aimer plusieurs personnes). Il peut ou non être vécu sur le mode de l’anarchie relationnelle*.

Notons ici d’emblée (on y reviendra en conclusion) que la façon de vivre le polyamour aura un grand impact sur la réalité de ces mécanismes de pouvoir. Il est par exemple possible de vivre le polyamour comme un célibat autorisant plusieurs relations peu impliquantes, ou plutôt comme l’engagement durable dans plusieurs relations simultanées.

* Les anarchistes relationnels examinent chaque relation (sexo-affective ou autre) dans leur spécificité individuelle, sans les catégoriser dans des normes définies par la société comme « juste amis », « dans une relation amoureuse » ou « dans une relation libre ».

Partie I. Les polyamoureux-ses : des féministes ?

La définition du « polyamour » proposée en introduction est elle-même déjà teintée de féminisme, puisqu’elle met en jeu une culture du consentement. Pour commencer cette série d’articles nous pouvons donc, de manière empirique, constater un lien historique et sociologique entre polyamours et féminismes.

Historiquement, le polyamour est lié au féminisme

Au début du XXe siècle

L’une des premières théorisations du polyamour est due à Alexandra Kollontaï (1872-1952), militante socialiste et féministe, sous le nom d’amour-camaraderie. Ce concept est largement diffusé dans les milieux libertaires de l’époque, en particulier par E. Armand. Par là sont théorisés certains des avantages politiques et philosophiques de l’amour libre sur la monogamie traditionnelle (et le mariage) dans le cadre de la lutte contre l’oppression patriarcale. Pour les anarcha-féministes dont Emma Goldman (1869-1940), « puisque l’anarchisme est une philosophie politique opposée à toute relation de pouvoir, il est intrinsèquement féministe »*.

* Susan Brown, The Politics of Individualism: Liberalism, Liberal Feminism and Anarchism, Montreal, Black Rose Books, 1993, p. 208.

Selon la sociologue Anne Steiner, « dans les premières années du vingtième siècle, des femmes luttent pour le droit à une sexualité libre, diffusent des conseils et des méthodes pour la limitation volontaire des naissances, réfléchissent à de nouvelles méthodes d’éducation, refusent le mariage et la monogamie, expérimentent la vie en communauté. Militantes anarchistes individualistes, elles ne croient pas que la révolution ou la grève insurrectionnelle puisse être victorieuse dans un avenir proche et refusent la position de génération sacrifiée. Pour elles, l’émancipation individuelle est un préalable à l’émancipation collective et la lutte contre les préjugés est une urgence. C’est pourquoi, elles questionnent toutes les normes, toutes les coutumes, toutes les habitudes, soucieuses de n’obéir qu’à la seule raison »*. Elle cite en exemples : Rirette Maîtrejean, Anna Mahé, Émilie Lamotte et Jeanne Morand.

* Anne Steiner, Les militantes anarchistes individualistes : des femmes libres à la Belle Époque, Amnis, Revue de civilisation contemporaine Europes/Amériques, no 8, 2008, texte intégral

Les années post-1968

Les années post-68 remettent au goût du jour les théories de l’amour libre libertaire. Cette réactualisation est souvent dénoncée comme trop insouciante (vis à vis de la gestion de la jalousie, des MST, des dérives sexistes, etc.). Mais elle est encore traversée par la volonté d’inventer un autre modèle familial, parfois en partageant une forme de parentalité entre plus que deux adultes, et qui ne tourne plus autour de la figure du père ni de l’assignation à un rôle de mère. Selon la sociologue Julie Pagis :

Ces actrices (et acteurs) tentent alors de « délégitimer les règles, normes et représentations qui présentent les groupes sociaux [de sexe] comme des groupes naturels en opposant à la famille tout un ensemble de “structures familiales subversives” comme la vie en communauté, la subversion des liens de parenté, la liberté sexuelle extra-conjugale, etc. Près de la moitié de nos enquêté(e)s ont ainsi vécu au cours des années Soixante-dix des expériences de relation de couple ouverte, et près de 40% ont connu des expériences de vie en communauté.

Enfin, si les enquêtées peuvent penser leurs trajectoires en continuité avec leurs engagements féministes passés, […] l’intériorisation de la domination masculine est [notamment] à l’origine de la résistance à ces transformations et explique également les nombreux échecs dans les tentatives de “structures familiales subversives” (de la libération sexuelle aux tentatives plus ou moins longues de vie en communauté). L’acquisition des dispositions, pratiques, correspondant à une condition féminine émancipée est un processus de longue haleine, à ce jour inachevé. »

Sociologiquement, les polyamoureuses sont souvent féministes

Les polyamoureuses (et polyamoureux) ont en général davantage de distance par rapport aux normes sociales, et en particulier aux normes de genre, à l’œuvre dans les relations amoureuses.

Ceci est probablement renforcé par l’effet de communauté qui caractérise de nombreux groupes polyamoureux. Ceci implique la possibilité de bannir, formellement ou informellement, les personnes ayant eu un comportement sexiste inacceptable. On peut également noter l’existence d’une culture de groupe valorisant (bien plus que la normale) les positionnements féministes. Nous parlerons par la suite de la communauté polyamoureuse ; attention, toutes les polyamoureuses (et polyamoureux) ne se considèrent pas comme membres d’une communauté et/ou ne participent pas aux événements ou groupes de discussion collectifs.

Dans le cadre d’un questionnaire à choix multiples proposé sur le groupe “polyamour” francophone en 2017, les membres ont pu se prononcer sur la question “Comment vous définissez-vous par rapport aux féminismes ?”. Voici les résultats, sachant qu’il était possible de choisir simultanément plusieurs propositions et de proposer ses propres réponses :

  • 123 ont choisi “Je suis féministe”
  • 64 ont choisi “Je suis allié·e / sympathisant·e”
  • 40 ont choisi “Je suis militant·e féministe”
  • 14 ont choisi “Je suis pour que chacun et chacune fasse ce qu’il veut et ce que le rend heureux.”
  • 7 ont choisi “Je suis opposé à la vision simpliste du féminisme de notre époque”
  • 7 autres réponses ont reçues 18 votes

Ces choix étant visibles de toutes, il est très probable que la pression de groupe et à la norme ait entraîné une surreprésentation des réponses socialement acceptables (ici, donc, en faveur du féminisme). Toujours est-il que le féminisme reçoit une adhésion écrasante. Les réponses attestant d’une défiance (ou au moins d’une remise en cause de courants perçus comme dominants au sein des féminismes) ne remportent en tout que 14 votes sur 242.

Les milieux polyamoureux ne sont pas sécurisés pour autant

Cependant l’idée selon laquelle, lorsqu’on aurait remis en cause une norme sociale (ici l’exclusivité sexuelle et amoureuse), on tendrait spontanément à faire preuve de progressisme (réel et pas seulement de posture), en particulier sur un plan féministe, reste discutable. Les milieux polyamoureux ne sont pas toujours aussi sûrs vis-à-vis des agressions sexistes qu’ils sont réputés l’être. Nous attirons ici l’attention sur deux points particuliers, qui reviennent souvent dans les témoignages de personnes concernées.

Effet de milieu et “victim blaming

Il faut d’abord pointer un possible “effet de milieu”, qui n’a d’ailleurs rien de spécifique aux milieux polyamoureux. Dans la petite communauté polyamoureuse (tous les polyamoureux ne sont pas communautaires), les personnes se connaissent. Malgré la connaissance théorique des problèmes de culpabilisation des victimes (“victim blaming”), il y aura souvent des personnes pour mettre en question la bonne foi des victimes (“tu exagères”, “tu aurais dû refuser plus clairement”, etc.), ou pour défendre une personne connue soupçonnée d’abus (“mais X est un gars bien, il a dû y avoir malentendu”, etc.).

Les effets pervers de la réputation pro-féministe des milieux polyamoureux

Notons également un élément plus spécifique aux milieux polyamoureux. La réputation pro-féministe de ceux-ci peut avoir une série d’effet pervers :

  • Cette réputation pro-féministe conduit les femmes à baisser leur garde.
    En premier lieu, la réputation pro-féministe des milieux polyamoureux peut amener les potentielles victimes à se croire davantage en sécurité. Elles seront ainsi conduites à baisser leur garde, et à risquer davantage d’abus.
  • Cette réputation pro-féministe attire les “polyfake”.
    L’idée d’une plus grande liberté sexuelle associée au polyamour, ainsi que la moindre méfiance exercée par les femmes, peut également attirer dans ces milieux des hommes peu respectueux en quête de relations sexuelles. Ces hommes peuvent parfois se transformer en agresseurs. Un terme a été inventé pour désigner de tels individus : le “polyfake” (cf. le deuxième article de cette série sur la question de la libération sexuelle).
  • Cette réputation pro-féministe endort la vigilance des pairs.
    Le fait de se percevoir comme un milieu où le patriarcat a moins d’emprise, peut entraîner davantage de tolérance face à ce qui alerterait hors d’un contexte polyamoureux.
    La différence d’âge est par exemple mieux tolérée. Or, structurellement (et sans que cela implique quoi que ce soit concernant la qualité de chacune de ces relations prise individuellement), elle peut être vue comme le symptôme d’un sexisme dans la construction des relations amoureuses. En effet, de façon écrasante, ce sont des hommes plus âgés qui sortent avec des femmes plus jeunes et pas l’inverse.
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5 commentaires sur “Les polyamoureux-ses : des féministes ?

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