Les rapports de pouvoir à l’intérieur des relations polyamoureuses hétérosexuelles

Les relations multiples entre féminismes et polyamours (Partie 3/5)

Introduction
Partie I. Les polyamoureux-ses : des féministes ?
Partie II. Libération et/ou objectification sexuelle ?
Partie III. Les rapports de pouvoir à l’intérieur des relations polyamoureuses hétérosexuelles
Partie IV. Les normes relationnelles 
Conclusion et perspectives

Cette série d’article a plusieurs autrices*. Elle est issue d’une réflexion collective d’un groupe relativement mixte en orientations sexuelles, en genres et en avis sur les questions abordées. Cette réflexion a été complétée par la lecture d’une série d’articles déjà disponibles sur la question (liste fournie dans la conclusion).  

* Cet article utilise le féminin neutre, parce que c’est pas plus arbitraire que le masculin neutre que l’on voit beaucoup trop par ailleurs.

Le polyamour comme acquisition d’une autonomie nouvelle par les femmes

On peut trouver une autre version de l’argumentaire féministe favorable à la non-exclusivité sexuelle et amoureuse, mais selon un style argumentatif plus “matérialiste” que libéral (cf. le deuxième article).

Le féminisme matérialiste et la mise au jour des rapports de pouvoir

Nous allons caractériser ici le « matérialisme » comme un certain style d’analyse des inégalités sociales, et dans notre cas du sexisme. Dans des positions de style davantage « libéral », celui-ci est considéré comme une relique culturelle qui empêche d’atteindre une égale considération des intérêts humains. Le matérialisme considère les inégalités sociales plutôt comme l’effet d’un rapport de pouvoir évolutif entre des groupes humains aux désirs et intérêts divergents, l’un exerçant sur l’autre sa domination (ici, le groupe des hommes sur celui des femmes*).

Ainsi défini de façon très large, le matérialisme est susceptible de recouvrir des thèses très différentes. Les féministes dites “matérialistes” ont pu produire des analyses distinctes et parfois divergentes sur la nature du sexisme et la meilleure manière de le combattre.

*En un sens, non pas naturalisant, mais social : “les hommes” et “les femmes” sont des termes qui désignent ceux et celles dont les situations et pratiques les construisent comme tel(le)s dans un cadre social donné. L’un des aspects essentiels du matérialisme consiste bien, dans la tradition de Marx, à affirmer que les groupes sociaux ne préexistent pas (dans une quelconque “nature”) à leurs rapports historiques.

Le contrôle de la sexualité féminine comme appropriation

Un type d’argumentaire matérialiste concentre son analyse du sexisme sur le contrôle de la sexualité des femmes par les hommes. Ce contrôle découle donc d’un rapport de pouvoir actuel entre deux groupes humains.

Ce contrôle de la sexualité féminine peut alors être considéré comme un aspect de la domination masculine entendue comme une forme d’appropriation ou de mise sous tutelle généralisées (sexuelle, affective, économique, juridique, etc.) des femmes par les hommes. Appropriation qui passerait plus généralement par la relégation des femmes à la sphère domestique (dans un but de maintien du lignage paternel et/ou d’exploitation du travail domestique).

L’éloge de la non-exclusivité sexuelle et amoureuse

Cet argumentaire féministe semble aboutir à un éloge fondamental de toute forme de non-exclusivité sexuelle et/ou amoureuse. La nature de l’éloge est, néanmoins, différente de l’argument libéral de la “liberté sexuelle” (cf. deuxième partie). La non-exclusivité sexuelle et/ou amoureuse, ce n’est pas simplement ici la possibilité pour les femmes d’assouvir leurs désirs au même titre que les hommes. C’est la possibilité de s’émanciper de la tutelle masculine*, c’est-à-dire d’acquérir une autonomie (sexuelle, affective, économique, juridique, etc.) nouvelle. Ceci, par la sortie du rapport de dépendance à l’égard d’un partenaire unique.

Cette autonomisation de la femme par rapport à l’homme à travers la non-exclusivité sexuelle et/ou amoureuse peut être favorisée par le fait qu’une femme polyamoureuse en relations hétérosexuelles ne soit plus sous la dépendance d’un homme. Cependant, les relations poly solo ou de polycélibat permettront par leur nature une plus grande indépendance que les relations de polyfidélité ou de vie avec cohabitation(s) qui pourraient amener à être sous la dépendance de plusieurs hommes au lieu d’un seul. (Pour une définition des termes, voir l’article précédent.)

*Libération également possible par l’intermédiaire de relations exclusivement non-hétérosexuelles. Mais là encore, malheureusement, cet article ne traitera que très indirectement de cette possibilité.

Différents mécanismes d’autonomisation

Le refus de l’appropriation de l’autre

Le refus de l’appropriation du corps de l’autre est partagé par l’approche ‘libérale”. Mais elle a ici pour spécificité de s’appuyer sur une analyse du sexisme comme rapport de pouvoir (s’exerçant à travers l’appropriation d’un groupe, les femmes, par un autre, les hommes).
Le refus de l’appropriation du corps peut alors s’étendre, du refus du contrôle de la sexualité, au refus de la division sexuelle du travail et de l’exploitation domestique, conçues comme d’autres formes d’appropriation du corps féminin.

L’appropriation du corps allant souvent de pair avec celle de l’esprit et du cœur, le premier point implique également le refus de l’appropriation du cœur et de l’esprit de l’autre ; et en particulier, dans l’analyse matérialiste que nous présentons ici, des femmes.
La contestation de la division sexuelle des tâches doit aller de pair avec la réduction de la charge mentale (“astreinte ou coût résultant des contraintes relatives aux exigences d’une tâche”, ici les tâches domestiques) pour les femmes.

Plus grande capacité à détecter et faire face aux potentiels abus d’un partenaire

  • Par la possibilité de comparer dans la simultanéité les comportements de partenaires respectifs à son égard, pour mieux détecter les comportements abusifs ;
  • Par la possibilité de se plaindre auprès des autres partenaires, qui pourraient aussi constater les abus par eux même, particulièrement en relation poly-inclusive ;
  • Par la possibilité de mettre en concurrence ses partenaires masculins (ce qui est rejeté dans la plupart des relations poly inclusives, mais praticable lorsque les partenaires ne se connaissent pas) ;
  • Par la facilitation de la rupture, qui pose moins de risque d’isolement et de solitude.

Connaissance par l’expérience

Plus positivement, la possibilité émancipatrice pour les femmes d’acquérir une expérience, de développer une connaissance des autres et surtout de soi (de ce qu’elles désirent, de ce qu’elles ne désirent pas), peut-être plus étendue et/ou assurée que dans le rapport à un partenaire unique.

Rupture avec le mythe du prince charmant

La possibilité de lier plus facilement des relations permet une moindre dépendance vis-à-vis de “la bonne personne du moment”, qu’on retrouve en relations exclusives. Comme tout le monde n’est pas « à plein temps », il est plus facile pour chaque personne d’entrer en relation avec une ou plusieurs personnes.

Pour les polyamoureuses appartenant à la communauté poly, il est sensible que les normes classiques de beauté y ont un peu moins d’emprise (le quatrième article abordera ce sujet plus en détail). Les “moches et les vieilles” seront donc en moyenne moins exclues du « grand marché à la bonne meuf » et moins dépendantes de la “relation providentielle”. On peut cependant relever une dissymétrie plus subtiles mais bien présente entre relations principales et secondaires (ce qui est en quelque sorte une amélioration face au choix qu’offre la monogamie : en couple ou éternelle célibataire).

Au sein des relations hétérosexuelles non-exclusives, la reproduction / l’exacerbation des rapports de pouvoir

Le féminisme matérialiste et la méfiance vis-à-vis de la reproduction des rapports de pouvoir

Une approche “matérialiste” (considérant les inégalités comme l’effet d’un rapport de pouvoir actuel entre des groupes humains) peut également amener à mettre en cause l’éloge fondamental de la non-exclusivité comme autonomisation des femmes.

Il ne s’agit pas de rejeter fondamentalement toute forme de non-exclusivité impliquant des relations hétérosexuelles (comme c’était le cas dans l’argumentaire radical présenté dans la deuxième partie). Il s’agit plutôt de regarder cette dernière avec autant de méfiance que l’exclusivité. Certes, l’exclusivité sexuelle-amoureuse constitue une dimension historiquement centrale du sexisme. Mais si le sexisme correspond bien à un rapport de pouvoir structurel, il y a fort à parier qu’il se reproduise aussi hors d’un cadre exclusif. Ceci, à défaut d’une lutte partagée et soutenue contre une telle reproduction.

La reproduction possible des rapports de pouvoir

D’abord, il n’y a pas de raison que le contrat de non-exclusivité soit a priori plus égalitaire que le contrat d’exclusivité.

Le rapport de pouvoir pourrait s’exercer dès l’établissement de l’accord de non-exclusivité. Cet accord serait alors égalitaire en droit (chaque personne peut aller voir ailleurs), mais inéquitable en fait (une personne a plus à y gagner qu’une autre, voire l’autre y perd). On trouve des témoignages de femmes (entre autres) qui se sont retrouvées forcées à accepter le polyamour alors qu’elles auraient préféré l’exclusivité.

Ensuite, on ne voit pas a priori pourquoi tous les mécanismes de dépendance et/ou d’exploitation en termes de charges mentale et affective, à l’œuvre dans les relations hétérosexuelles exclusives, ne tendraient pas à se reproduire (de manière sans doute transformée) dans les relations non-exclusives.

L’exacerbation possible de certains mécanismes de pouvoir

Certains mécanismes de pouvoir à l’œuvre dans les relations hétérosexuelles pourraient même être, non simplement reproduits, mais même aggravés par la non-exclusivité. S’il y a davantage de libertés et moins de règles, en individualisme plutôt qu’en altruisme relationnel, les personnes dominantes profitent davantage de cet état de fait :

Émergence “spontanée” de structures relationnelles hautement patriarcales

  • Les hommes sont globalement à l’initiative des relations (comme hors polyamours) mais se trouvent en situation de plus grand choix, alors que les femmes sont en situation passive. Ils se retrouvent en position dominante de plusieurs relations à la fois, accumulent davantage d’expérience (voire de prestige) et en retirent encore davantage de pouvoir.
  • Les hommes les plus désirables concentrent les relations sans que cela ne suscite de méfiance. Les groupes d’amies et/ou d’amoureuses se retrouvent parfois être des stéréotypes patriarcaux, au sein desquels les hommes plus âgés sont au centre des systèmes (organisent les soirées et sorties, etc.).
  • En miroir, certaines femmes polyamoureuses plus âgées et/ou correspondant moins aux normes esthétiques dominantes, pourront avoir du  mal à trouver ne serait-ce qu’une seule partenaire. Au contraire, des femmes plus jeunes et correspondant davantage aux normes esthétiques seront sur-sollicitées (jeunisme et aphrodisme misogynes).

Transformation et banalisation de la situation de “maîtresse”

Dans une relation propriétaire, la troisième personne (souvent une femme) est dans une position indécente pour elle-même et l’infidèle, en ce qu’elle contrevient aux bonne mœurs, à la norme traditionaliste. La maîtresse est socialement marginalisée, ses intérêts ne sont pas pris en compte (ou alors en secret). Dans les situations polyamoureuses, s’il existe un couple historique et hors anarchie relationnelle, cette situation de troisième personne peut être assumée mais les relations restent souvent hiérarchisées. La troisième (ou quatrième, ou cinquième…) personne est moins écoutée. Ses intérêts continuent d’apparaître comme moins légitimes ou d’être moins pris en compte. La relation de pouvoir peut être explicite sous la forme d’un couple historique en relation principale, avec parfois droit de veto, et des relations secondaires.

Les risques sont multipliés

  • Démultiplication des risques pour les femmes, que ce soit les MST ou les grossesses non-désirées, la charge de l’enfant restant souvent à la charge de la femme en cas de rupture.
    Notons cependant encore ici que le polyamour ne rime pas systématiquement avec plus grand nombre de relations sexuelles, relations courtes ni même avec risques de MST (les polyamoureuses n’ayant pas besoin de mentir pour justifier une réintroduction de protections lors de leurs ébats).
  • Démultiplication des risques d’abus lorsque les relations sont plus nombreuses.

Risque d’une distribution encore plus déséquilibrée des tâches

Du simple fait de la pluralité des partenaires, mais aussi du fait des contraintes spécifiques engendrées par la non-exclusivité :

  • Démultiplication de la charge mentale.
  • Démultiplication de la charge affective. Le travail de care, de maintien des différentes relations, de gestion des émotions, de prise en charge des ruptures… étant principalement assumé par les femmes.
    Ceci est particulièrement vrai dans la vision libérale du polyamour. Selon celle-ci, en théorie, “chacun est responsable de ses émotions”. Ceci aboutit souvent, dans les faits, à des situations où c’est aux femmes de gérer, non seulement leurs émotions propres (pour éviter de subir une condamnation parfois violente de leur jalousie*), mais celles de toutes les personnes impliquées.
*Cette norme de devoir digérer ses propres émotions est particulièrement imposée aux femmes. L’expression de la colère ou de la jalousie trouvent, selon nos expériences personnelles, un soutien plus fort lorsque c’est un homme qui s’exprime que lorsque c’est une femme.
Publicités

5 commentaires sur “Les rapports de pouvoir à l’intérieur des relations polyamoureuses hétérosexuelles

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s