Le polyamour et les normes relationnelles

Les relations multiples entre féminismes et polyamours (Partie 4/5)

Introduction
Partie I. Les polyamoureux-ses : des féministes ?
Partie II. Libération et/ou objectification sexuelle ?
Partie III. Les rapports de pouvoir à l’intérieur des relations polyamoureuses hétérosexuelles
Partie IV. Les normes relationnelles
Conclusion et perspectives

Cette série d’article a plusieurs autrices*. Elle est issue d’une réflexion collective d’un groupe relativement mixte en orientations sexuelles, en genres et en avis sur les questions abordées. Cette réflexion a été complétée par la lecture d’une série d’articles déjà disponibles sur la question (liste fournie dans la conclusion).  

* Cet article utilise le féminin neutre, parce que c’est pas plus arbitraire que le masculin neutre que l’on voit beaucoup trop par ailleurs.

Polyamour et déstabilisation des normes relationnelles hétérosexuelles

Les rôles de genre stéréotypés et hiérarchiques

Les rapports de pouvoir passent par la mise en place de rapports de dépendance et/ou d’exploitation, mais aussi par la reproduction de rôles de genre stéréotypés et hiérarchiques.

Ces rôles impliquent notamment une distribution inégale, non pas (simplement) de la charge mentale, mais encore de la charge affective, ce que beaucoup de féministes ont théorisé sous l’expression de “travail de care”. Autrement dit, le rôle de la femme sera d’alimenter constamment la relation sur un plan affectif, d’assurer un soutien émotionnel à son partenaire, d’essayer (souvent péniblement) d’établir une communication des émotions et attentes respectives.

Le polyamour comme réinvention possible des règles de la relation hétérosexuelle

Le rapport entre la volonté féministe de subvertir ces rôles de genre, et l’éloge de la non-exclusivité sexuelle-amoureuse, n’est pas évident. Néanmoins, le polyamour oblige (au moins de manière minimale) à réinventer les règles de la relation amoureuse. Il est ainsi parfois rappelé aux polyamoureux par les gardiens du patriarcat que des “vrais mecs” ne laisseraient pas leurs conquêtes avoir plusieurs partenaires. Ou encore que de ne pas trouver de problème à ce qu’une femme soit heureuse avec un·e autre (voire à se réjouir de son bonheur), fait planer un doute sur la virilité de son compagnon. (Attention : le fait de ne pas être un « vrai mec » ou de manquer de virilité ne devrait pas de leur bouche se comprendre comme un compliment.)

On peut alors penser que les hommes seront davantage conduits à prendre part à l’élaboration et au maintien de la relation, à l’établissement d’une bonne communication, que lorsque la relation disposait de modèles préétablis sur lesquels s’aligner. Les hommes seraient conduits à sortir du rôle du “mec silencieux et taciturne”. Ils apprendraient, d’abord, à réfléchir sur leurs émotions et attentes et à les exprimer. Ensuite, à prendre en compte les émotions et attentes (même implicites) de l’autre.

Le polyamour comme mise en question de la distinction hiérarchique entre amour et amitié

La distinction et hiérarchisation nettes entre deux modèles relationnels, l’amitié et l’amour, se voit aussi mise en cause. Cela, sans que cela implique forcément un effacement de la distinction, comme cela tend à être le cas dans l’anarchie relationnelle.

Le polyamour peut en effet conduire à brouiller les frontières entre le très hétéronormé “amour” d’une part (orageux, fait de sentiments violents et indicibles) et la moins hétéronormée “amitié” d’autre part (plus paisible et transparente, mais aussi plus plate). L’amoureuse (ou l’amoureux) peut devenir la confidente.

Les normes de beauté sont également remises en question. Les polyamoureuses appartenant à la communauté poly et sortant des normes genrées (pilosité, minceur, musculature, caractéristiques psychologiques…) subissent (du moins en moyenne et dans une certaine mesure) moins de rejet qu’en dehors de cette communauté. Ceci peut s’expliquer en partie par le grand nombre de féministes (dont militantes) et de personnes non hétérosexuelles ou non cisgenres, participant à la déconstruction des normes de genre.

Polyamour et déstabilisation de l’hétéronormativité

Sexisme et hétérosexisme

Les arguments précédents peuvent être associés à un autre type d’argument féministe, qui peut prendre différentes formes, et qui lie ensemble sexisme d’une part, et hétérosexisme ou hétéronormativité (“le système de comportements, de représentations et de discriminations favorisant la sexualité et les relations hétérosexuelles”) d’autre part. Pour Adrienne Rich par exemple, “l’hétérosexualité obligatoire” est une “institution politique” qui marque la soumission de la sexualité des femmes au cadre patriarcal*.

*Bereni L. et al, Introduction aux études sur le genre, 2012.

Polyamour et possible remise en cause de l’hétérosexisme

Certes, le polyamour n’implique aucunement la déconstruction de l’hétérosexisme (cet article même, qui s’intéresse principalement aux relations hétérosexuelles, en témoigne). Néanmoins, la non-exclusivité rend possible l’exploration et même l’expérience simultanée des différentes orientations amoureuses, et à ce titre peut contribuer à la remise en cause de l’hétérosexisme.

Il est tout à fait remarquable que parmi les personnes polyamoureuses, celles appartenant à la communauté polyamoureuse se déclarent en grande partie non-hétérosexuelles. Un questionnaire sur le groupe Facebook (public) “polyamour” a permis de constater que le nombre de personnes s’y déclarant bisexuelles ou pansexuelles était bien supérieur au nombre de personnes s’y déclarant hétérosexuelles. A la question “Comment définissez-vous votre orientation sexuelle principale ?”, n’autorisant qu’une seule réponse par personne…

  • 55 personnes ont déclaré “pansexuelle”
  • 41 personnes ont déclaré “hétérosexuelle”
  • 27 personnes ont déclaré “bisexuelle”
  • 2 personnes ont déclaré “asexuelle”
  • 0 personnes ont déclaré “homosexuelle”
  • 24 personnes ont opté pour 6 autres choix (relevant la plupart d’une définition large de la bisexualité)

Cette corrélation ne peut permettre de connaître dans quel sens a lieu la causalité, mais nous pouvons noter que :

  • Le polyamour permet aux pansexuelles ou bisexuelles d’entretenir plusieurs relations sexoaffectives simultanées avec des personnes de genres différents.
  • Le polyamour témoigne d’une remise en question effective des normes sociales, s’accompagnant statistiquement d’une remise en question d’autres normes sociales (hétéronormatives, patriarcales, spécistes, etc.).
  • Le fait que les occasions d’avoir des pratiques sortant de l’hétérosexualité ou l’homosexualité strictes soient répandues dans les milieux poly (sexe à plusieurs, partage de l’intimité avec des co-amoureuses, pratique de la sexualité positive…).
  • Le fait de faire partie (entre autres) d’un groupe social où les hétérosexuelles et l’hétéronormativité, mais aussi la biphobie, sont moins présentes permet de s’affirmer plus facilement non-hétérosexuelle.

(Ces deux derniers arguments sont cependant dépendant du degré d’appartenance de l’individu à la communauté polyamoureuse.)

Le très faible nombre d’homosexuelles dans la communauté polyamoureuse peut aussi intriguer. Plusieurs hypothèses* (ne s’excluant pas) peuvent être envisagées à ce sujet.

Une première hypothèse relève de questions de communautés. Les personnes homosexuelles auraient déjà la possibilité d’intégrer une communauté solidaire (la communauté homosexuelle). Communauté au sein de laquelle, de surcroît, la pression à la monogamie (du moins, à la monogamie sexuelle) est en moyenne moindre qu’en son dehors. Les personnes homosexuelles auraient à ce titre moins d’intérêt à intégrer la communauté polyamoureuse (dont relève le groupe facebook dans lequel a été réalisé le questionnaire). Il est à ce titre possible que la majorité des polyamoureuses (de fait) soient queer, mais ne se revendiquent pas polyamoureuses. A fortiori, elles pourraient avoir des difficultés à s’identifier comme faisant partie de la communauté polyamoureuse, si elles la perçoivent comme une communauté majoritairement hétérosexuelle et/ou bisexuelle.

Une deuxième hypothèse serait que l’homosexualité et l’hétérosexualité strictes se construisent -en partie- socialement, dans leur opposition mutuelle au sein d’une société très hétéronormée. Les personnes aux pratiques exclusivement homosexuelles (tout comme hétérosexuelles) auraient tendance, en intégrant la communauté polyamoureuse, favorable à la bissexualité, à adopter une forme de bisexualité.
Attention : l’idée qu’une attitude socialement construite (plutôt que “naturelle”) soit nécessairement “mauvaise” peut être vue comme une des origines de nombreuses discriminations. Qu’une orientation sexuelle puisse hypothétiquement être davantage d’origine biologique (et non sociale) ne signifie absolument pas qu’elle soit moralement plus (ni moins) préférable.

Une troisième hypothèse serait que le rejet des polyamoureuses en tant que telles (polyphobie) existe aussi dans la communauté homo. S’affirmer polyamoureuse entrainerait alors une marginalisation au sein de cette communauté, en plus de restreindre encore plus le nombre de partenaires potentielles**.

*Il s’agit ici juste de quelques hypothèses, les facteurs à prendre en compte étant probablement nombreux.
**Voir le commentaire du Troll de jardin ci-dessous.

Les limites de cette remise en cause

Néanmoins, deux raisons de modérer l’idée d’une faible hétéronormativité du milieu polyamoureux peuvent être soulevées :

  • Certes, la proportion de femmes bisexuelles assumées semble bien plus importante chez les polyamoureuses que dans la population générale. Elle l’est cependant de manière moins écrasante chez les hommes. Ceci peut être analysé comme le signe que l’hétéronormativité est peut-être plus forte pour les hommes, dans le milieu poly comme dans le reste de la société.
  • Les relations homosexuelles sont-elles réellement mises sur le même plan que les relations hétérosexuelles, tant par les personnes qui les vivent que par leur entourage (poly ou non) ?

Polyamour et exclusivité : 2 normes ?

La possibilité du choix entre exclusivité et non-exclusivité

L’existence du polyamour comme alternative possible est en soi émancipatrice parce qu’elle apporte une possibilité de choix. L’existence de ce choix permet la libération de l’injonction sociale à la monogamie, qui est (comme nous l’avons vu dans le second article) bien plus pesante pour les femmes que pour les hommes.

La non-exclusivité : une nouvelle norme ?

Cependant, dans des systèmes où l’amour libre (dont le polyamour) devient une norme, la non-exclusivité peut se transformer en nouvelle injonction sociale prenant la place de l’injonction à la monogamie.

Dans les années 70, au sein de certains milieux, désirer la monogamie (voire refuser de coucher avec certains hommes) pouvait exposer à des accusations de « petite bourgeoise coincée », “aliénée” ou “mal déconstruite” (pour utiliser un terme anachronique).

De nos jours, le courant féministe pro-sexe qui tend à s’imposer sur les réseaux peut aggraver (malgré lui) la diffusion de discours pro-polyamour se rapprochant d’une “injonction à s’émanciper”.

Quelques nuances à l’idée d’une normativité du polyamour

Il existe néanmoins dans le milieu polyamoureux une opposition culturelle à la constitution de normes contraignant le choix éclairé des individus, ce qui pourrait permettre d’éviter de reproduire à grande échelle une telle “injonction à s’émanciper”.

De plus, nous sommes encore loin d’une “mode” de l’amour non-propriétaire telle que celle des années 70 (qui n’a elle-même touché qu’une frange de la population). Le polyamour est donc encore bien loin de pouvoir imposer de telles contraintes culturelles.

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6 commentaires sur “Le polyamour et les normes relationnelles

  1. Rien de prouvé, mais perso j’ai trouvé la communauté homo (mixte ou gay, je peuxpas dire pour les lieux lesbiens) assez polyphobe (de manière claire ou insidieuse), à fond dans une logique normative (Love is love, les homos sont comme des hétéros = mariage, couple mono, maison avec chien…). Et donc les plans cul on en parle avec moins de tabou et c’est accepté, mais dès que ça touche à l’amour etc.

    Par contraste je trouve la communauté bi plus ouverte aux poly (et aux personnes ace et aro, qui ont d’ailleurs historiquement été dans la communauté bi), et plus dans la remise en cause des normes. D’ailleurs à la Pride ces dernières années il y a eu des regroupements bi / aro / ace / poly. Plus des échanges entre BiCause, Polyfamilles et le café poly.
    Faut dire les bi sont déjà un peu (ou beaucoup) en marge même chez les LGBT…

    Du coup mon hypothèse perso est que beaucoup d’homos poly se sont d’abord construits sur une identité homo (coming out, manifs du mariage pour tous etc), en lien avec des milieux homo (assos, bars, Internet…). Et en se découvrant poly, ont l’impression de devoir choisir. Parce que homo poly ça ferait trop pour les gens, que peur de rejet du milieu homo ou de perdre des amis homos (ça m’est arrivé…), peur de ne trouver personne pour sortir avec (ne chercher que des gays poly(acceptants) restreint le nombre).

    Alors que les bi poly ont moins ce problème de choisir entre les communautés et identités.

    Aimé par 1 personne

  2. Le Polyamour ne serait-il pas un pis-aller pour le passage de l’amour égocentrique (avec besoins sexuels) à l’Amour Universel chez l’être qui, lui, n’a nul besoin de multiplier les conquête, n’a nul besoin de « faire » l’amour, nul besoin de se faire aimer, d’exiger l’amour de l’autre, puisqu’il s’aime lui-même, ce qu’il est profondément ; nul besoin de « jouir » également, puisqu’il jouit de l’Existence en permanence, nul besoin de « pomper » l’autre, nul besoin de se l’approprier, bien qu’il puisse faire également l’amour par jeu ?
    Krishnamurti disait que l’on faisait l’amour pour apaiser les tensions mentales (obsessions et pensées qui tournent en rond= « les petits vélos dans la tête »)

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