Y a-t’il des liens entre véganisme et polyamour ?

Ce blog, tout comme celui auquel son nom rend hommage, parle de véganisme et de polyamour. Dans la population française, les véganes comme les polyamoureuses* sont des minorités (de l’ordre de grandeur de 0,1 % voire 0,01 %). Cependant, si l’on s’intéresse au nombre de véganes parmi les polyamoureuses, on constate un ordre de grandeur respectif plutôt de 10 %, et de 1 % voire 10 % pour les polyamoureuses parmi les véganes**.

Malgré les incertitudes nous obligeant à parler en ordre de grandeur, il me semble assez prudent d’affirmer qu’il existe au moins une corrélation entre véganisme (et végétarisme pour les animaux) et polyamour.

Le texte qui suit présente des analogies entre des situations menant à ces deux choix. Merci de noter pour la suite qu’analogie n’est pas identité : que reconnaître un (ou des) point communs entre 2 choses ne signifie absolument pas qu’elles sont semblables en toute chose.***

* Il existe aussi probablement un lien statistique entre remise en question du masculin neutre, véganisme et pratique du polyamour.
** Groupes facebook parfois fermés, détails sur ces chiffres en fin d’article.
*** S’il vous semble indécent de comparer les humains à d’autres animaux, merci de vous référer à cet article.

La remise en question des normes sociales

L’exclusivité amoureuse tout comme l’idée qu’il soit éthiquement acceptable d’exploiter et manger des animaux sont des normes sociales très fortes. Merci de garder à l’esprit dans le passage qui va suivre qu’avoir la capacité à remettre en question et à sortir d’une norme ne signifie pas forcément qu’on a un intérêt individuel à le faire.

La plupart d’entre nous avons appris que l’amour romantique devait s’accompagner d’exclusivité avant même que nous éprouvions nos premiers désirs amoureux. La société toute entière nous rappelle à chaque film ou chanson romantique, à chaque récit de vécu amoureux, que l’amour ne s’accommode pas de la non-exclusivité, et que tomber amoureuse de deux personnes à la fois mène immanquablement au malheur, que l’exclusivité est « naturelle » et nécessaire. Peu d’entre nous en sommes conscientes, mais il s’agit là d’une idéologie de l’exclusivité amoureuse (un ensemble de dogmes régissant un domaine de notre vie sociale). Cette idéologie est si majoritaire qu’elle « va de soi ». Elle n’est jamais questionnée car nous sommes construites par cette idéologie et que rares sont les personnes qui militent contre après en être sorties, afin de permettre à de nouvelles personnes d’en sortir. Il est en effet plus difficile de militer contre une idéologie potentiellement nocive (car s’imposant sans alternatives), lorsque les personnes lésées elles mêmes sont imprégnées de cette idéologie. Celles-ci subissent parfois les frustrations et les douleurs de l’exclusivité (jalousies, trahisons, rancœurs, ruptures…) dans une situation de consentement non éclairé, sans pouvoir remettre en question l’idéologie qui les a amenées là.

Sortir de la norme exclusive demande non seulement de savoir qu’une alternative viable est possible (beaucoup de personnes ne deviennent polyamoureuses qu’après en avoir entendu parler), mais aussi de réapprendre à construire des relations non propriétaires, et de déconstruire la peur devant la non exclusivité de celles que nous aimons. De nombreuses personnes s’imposent un modèle exclusif qui ne leur convient pas (et qui est une source majeur de souffrance dans les relations amoureuses), par conformisme, peur du changement ou « vertu ». Les personnes sortant de cette norme exclusive peuvent alors susciter un mélange d’envie et d’interdit, qui vont entraîner à leur tour une pression à la norme et un rejet (polyphobie) d’autant plus fort que l’envie et l’interdit personnel sont forts.

De manière analogue, la plupart d’entre nous avons appris à manger des animaux avant même de savoir parler. Alors que notre nature d’omnivore vivant dans l’abondance nous permet de choisir, nous n’avons pas pu faire de choix éclairé vers la zoophagie ou la phytophagie. La société toute entière (famille, amis, école, publicité…) nous a poussé à accepter l’idée qu’il soit nécessaire et éthiquement admissible de manger des animaux. C’est cette idéologie invisible car ultra-majoritaire que Mélanie Joy a appelé carnisme (présenté ici en BD et ici plus en détail pour comprendre comment fonctionnent ces « normes invisibles »). Sortir de la consommation animale « par défaut » nécessite non seulement d’être consciente qu’une alternative tout à fait viable existe, mais aussi d’être capable d’affronter la pression à la norme lorsque nous sortons du rang (ce rejet des végétariennes parce que végétariennes est appelé végéphobie). Sortir de la norme carniste est d’autant plus difficile qu’il faille pour cela admettre que nous avons participé (culpabilité à la clé) à la tuerie de centaines de milliards d’animaux chaque année par simple suivisme et confort gustatif, sans aucune nécessité. L’existence des véganes rappelle ce constat culpabilisant à celles et ceux qui financent l’exploitation animale, ce qui tend à augmenter le rejet végéphobe et le rappel à la norme envers les véganes (fréquemment taxés de sectaires ou déviants sur les réseaux sociaux).

Ces réflexions sont non seulement issues de mon expérience personnelle (je suis végétarien depuis 22 ans et polyamoureux depuis 10 ans), mais aussi d’expériences qui m’ont été rapportées. Plusieurs amies ont refusé un temps de s’affirmer véganes ou polyamoureuses devant leurs proches (amies, collègues et surtout famille), de peur de subir leurs rejets.

S’il existe une corrélation entre polyamour et véganisme, la cause première serait donc selon moi la curiosité et de l’ouverture d’esprit nécessaires pour découvrir ces choix de vie, accompagnées d’une résistance face à la pression à la norme. Les personnes arrivant à sortir d’une première norme sociale (qui peut aussi bien être l’hétéronormativité ou une religion familiale), auront plus vraisemblablement les facultés pour sortir d’autres normes sociales.

Le refus de l’appropriation du corps de l’autre

Certaines* personnes ont fait le choix des relations polyamoureuses pour des raisons éthiques ou politiques. Historiquement, la contrainte à l’exclusivité amoureuse porte bien davantage sur les femmes que sur les hommes. Les dénis d’autonomie, les échanges économico-sexuels (dont le mariage), le concept de devoir conjugal mêlé à l’interdiction très tardive du viol conjugal témoignent de cette appropriation à sens unique des femmes, infantilisées et objectifiées dans les relations conjugales traditionnelles. L’accumulation des « conquêtes » par les « chasseurs », pick up artists ou autres polyfake, synonyme pour eux de réussite, témoigne de la persistance (parfois au sein même du milieu polyamoureux) de cette objectification. L’amour camaraderie et l’amour libre sont issus de courants libertaires dénonçant l’appropriation du corps et de l’esprit de l’autre (et de soi même par l’autre), ce qui explique par ailleurs le grand nombre de féministes parmi les polyamoureuses.

Campagne publicitaire pour un restaurant intitulée « nous avons les meilleures poitrines », en lien avec l’objectification dont il est sujet dans l’article. La pertinence d’illustrer ainsi le polyamour est discutable (et discutée ici).

En ce qui concerne le véganisme, le refus de l’appropriation de l’autre peut aussi être considéré comme une base éthique emmenant au boycott de l’exploitation animale. A travers l’exploitation animale, des individus sensibles, sociaux et doués de hauts degrés de conscience sont considérés comme des produits ou des objets. Leur individualité leur est niée (on parle en tonnes et non en individus), tout comme leurs capacités sensorielles et cognitives. Il s’agit ici d’un paroxysme de l’objectification, où les pires sévices sont infligés à des individus de leur naissance à leur mort, pas même par sadisme (qui leur reconnaîtrait au moins une vie intérieure), mais par simple recherche du profit et de la satisfaction du plaisir gustatif du consommateur au moindre coût. Comme dans le cas de l’objectification patriarcale, l’objectification animale s’accompagne (cette fois systématiquement et de manière destructrice) de la consommation du corps de l’autre.

Dans les cas de l’appropriation relationnelle comme de l’exploitation animale, l’identité et les caractéristiques des individus lésés diffèrent sur des points évidents (degré de conscience, capacités cognitives, capacités à résister, possibilité de consentement…), tout comme sur le degré d’objectification. Cependant, ces deux appropriations, présentent des analogies (étudiées par ailleurs par Carol Adams) pouvant expliquer que le rejet de l’une puisse s’accompagner statistiquement du rejet de l’autre.

*Attention : il existe de nombreuses pratiques du polyamour ! La pratique politique et éthique du polyamour est mise ici en exergue car elle se rapproche du véganisme sur le sujet spécifique de l’appropriation de l’autre. Mais le polyamour peut aussi adopter des formes d’exclusivité et d’objectification débridée.

La distinction entre l’amour des individus, l’amour d’un concept et l’attachement

Un point complémentaire à celui évoqué ci-dessus est la confusion qu’il peut exister entre l’amour et l’attachement. Ces termes ont évidemment plusieurs sens. Je vais utiliser ici comme définition de l’amour « l’inclinaison à vouloir et agir pour le bonheur de l’être aimé » et comme définition de l’attachement « la recherche de la présence de l’autre, accompagnée d’une sensation de manque en cas de non satisfaction ».

Au sein des relations exclusives, amour et attachement coexistent habituellement. La disparition de l’amour ira fréquemment de pair avec la disparition de l’attachement (quel que soi le premier des deux à disparaitre). Dans les relations polyamoureuses comme dans les relations amicales, les individus ont beaucoup plus tendance à aimer sans attachement, c’est-à-dire à ressentir une satisfaction pour le bonheur de l’autre, même si nous ne sommes pas la cause de ce bonheur. Il s’ensuit qu’il est probable que les polyamoureuses aient – de manière générale – moins tendance à associer, amour et attachement.

Certaines personnes (majoritairement masculines) disent également aimer LA femme ou LES femmes. L’idée d’aimer un groupe d’individus de manière indiscriminée révèle un autre sens au mot aimer. Une personne qui aime non pas certains individus connus mais la/les femmes aime en fait l’idée qu’elle se fait des femmes. Elle essentialise toutes celles qu’elle reconnait comme « femme » et les désindividualise, en les considérant comme des pièces interchangeables, cibles potentielles de son amour.

A travers les discours des personnes pratiquant ou finançant l’exploitation animale, il est assez fréquent de constater que l’amour des animaux puisse aller de pair avec leur séquestration, leur mutilation et leur mise à mort. Ici aussi, on peut penser qu’il ne s’agit donc pas de rechercher le bonheur de l’être aimé. Pourtant, il est envisageable que certains éleveuses souhaitent réellement le bonheur de « leurs » animaux. La recherche de profit et surtout la norme sociale extrêmement pesante font cependant qu’il est pour elles impensable (au sens propre) de sortir des règles de l’exploitation.

Il est également évident qu’une éleveuse aimant son travail trouve du plaisir à fréquenter les animaux qu’elle exploite. Il est assez peu vraisemblable que son « amour » pour certains individus de son cheptel puisse perdurer en l’absence prolongée de contact avec eux. Il y a donc ici aussi un recouvrement des notions d’amour et d’attachement, où seul subsiste le sens du second mot.

Enfin, ces personnes qui concilient amour et exploitation active des animaux n’aiment généralement pas des individus mais LES animaux (ou parfois LES vaches, LES lapins, etc.), indistinctement. Nous sommes aussi ici dans une dans un processus d’essentialisation, ou l’être vivant perd toute individualité, ou chaque élément du groupe « les animaux » est interchangeable en tant que cible de l’amour de la personne qui participe pourtant à son exploitation. Ces personnes n’aiment donc pas autant les animaux, en tant qu’individus pouvant connaître psychiquement le bonheur (comme le malheur), mais aiment l’idée même qu’elles se font de ce qu’est un animal, comme elles pourraient déclarer aimer les timbres ou les voitures.

 

Si la capacité à sortir des normes sociales, le refus de l’appropriation de l’autre tout comme la capacité à distinguer l’amour de l’attachement peuvent expliquer des recoupements statistiques entre polyamoureuses et véganes, il existe bien d’autres causes pouvant y contribuer.

Pour prendre la problématique développée ici dans l’autre sens, il existe des études sociologiques et psychologiques de plus en plus nombreuses liant la consommation de viande à l’attachement aux traditions, aux valeurs d’autorité, d’ordre, et au sexisme.

Je n’ai fait ici que souligner celles qui me paraissaient les plus évidentes et intéressantes à exposer. N’hésitez pas à proposer vos propres analyses ou arguments en commentaires afin d’enrichir la réflexion collective !

 

Annexe : Détails sur les estimations chiffrées

Si le nombre de végétariennes est relativement bien connu (ici ou ici), le pourcentage de véganes ou de polyamoureuses parmi la population est très difficile à estimer par la méthode des quotas compte tenu de leur faible nombre. Tout au plus le nombre de personnes sur les plus grands groupes facebook (cumulés) peuvent-ils nous donner une indications relative sur le nombre de personnes qui se sentent appartenir à ces communautés. Mon décompte donne grosso modo sur les groupes francophones 3400 membres pour le polyamour et dans les 50 000 membres pour les véganes (une personne peut être dans plusieurs groupes à la fois et les groupes sont mixtes, mais les véganes représentent environ la moitié des membres, cf groupes fermés ici, ici et ici).

Quand on sonde ces groupes, il est probable que les personnes qui revendiquent une identité (végane, polyamoureuse…) participent beaucoup plus. (Exemple : Les corses se sentiraient plus concernés par un sondage « êtes vous corse ? » diffusé sur un groupe végane, et participeraient davantage.)
Pour un sondage en rapport avec l’éthique, en l’absence de dénigrement de la bienfaitrice, les comportement les moins éthiques peuvent aussi être les moins assumés.

Voici les détails des sondages au moment où cet article est écrit :

A voir mon cercle social, je me demande à quel point y’a plus de végé chez les polys. Dites, toutes et tous, votre régime alimentaire c’est …
75 réponses : flexitarien (pas de chair animale plus de 4 fois par semaine, en moyenne)
69 réponses : classique / omnivore / chair animale plus de 4 fois par semaine
50 réponses : végétaRien (ovolacto mais pas pesco)
45 réponses : végétaLien / végane

[juste pour les véganes svp]
A voir mon cercle social, je me demande à quel point y’a plus de polyamoureuses et polyamoureux chez les véganes. Dans votre situation actuelle, les relations romantiques c’est…
(définition polyamour : https://fr.wiktionary.org/wiki/polyamour)
78 réponses : Uniquement à 2 (#exclusivité)
15 réponses : Ok avec plusieurs personnes impliquées, ou plusieurs relations en même temps, du moment que c’est honnête et assumé (#polyamour)
9 réponses : Exclusivité amoureuse mais non exclusivité sexuelle

Sociologie facebook à destination (exclusive) des poly animalistes: Il y a des packs « sortie des normes sociétales » qui font qu’il y a bien plus que 3% de végé (moyenne nationale) chez les poly. Qu’est ce qui a mené chez vous à être animaliste et poly ?
21 réponses : Me rendre compte qu’une attitude si ancrée n’était pas nécessaire m’a permis de remettre en cause d’autres normes sociales
16 réponses : Je ne crois pas qu’il y ait de lien entre les deux
7 réponses : La notion de respect de l’autre

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2 commentaires sur “Y a-t’il des liens entre véganisme et polyamour ?

  1. Je pense que les sondages Facebook et plus largement la composition des groupes Facebook sont à prendre avec des pincettes… Pour les premiers ça n’a rien de rigoureux on ne peut pas en tirer grand chose, à la limite des pistes de réflexion pour des travaux plus sérieux mais c’est tout. Pour le second aspect, ça peut être étudié plus rigoureusement mais en tenant compte du fait qu’on rate certain profils de personnes qui n’utilisent pas ce type de réseau (donc biais générationnel par exemple). Je trouve très intéressant les liens que tu évoques entre polyamour et véganisme…. J’ai souvent fait ces constats aussi à titre personnel, même si la majorité des polyamoureux ne sont pas véganes et inversement. Jusqu’à present mes hypothèses principales étaient l’entrée dans une démarche de doute / remise en cause des normes associée à une préoccupation éthique (une combinaison qui ouvre beaucoup de possibles !), et éventuellement un aspect « classes sociales  » ou au moins catégorie socio professionnelle. Je ne peux pas l’affirmer mais je pense que beaucoup de personnes qui se revendiquent du polyamour ont un capital culturel assez élevé, indépendamment de leur revenus d’ailleurs (diplôme, transmission parentale, etc). Pour l’instant c’est un profil qui est aussi surreprésenté chez les végétariens et véganes et plus largement dans les milieux militants….

    Aimé par 2 personnes

  2. Sur ton dernier sondage, tu donnes en quelque sorte la réponse en même temps que tu poses la question, du coup ça influence forcément les gens qui répondent… Une fois qu’on l’a lu on se dit qu’il y a forcément un lien alors qu’on aurait peut être raconté deux histoires différentes pour ces deux choix dans un autre cadre (un entretien avec un sociologue par exemple). Après je me doute bien que tu ne comptais pas faire un truc qui reponde aux normes scientifiques, c’est pour avoir des pistes, mais je précise ça au cas où 🙂

    Aimé par 1 personne

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