Arrêtons de parler de complémentation en B12

Bien que notre technologie nous ait permis d’atteindre peu à peu une alimentation gustativement, nutritionnellement, écologiquement et éthiquement supérieure, de nombreux consommateurs restent convaincus que ce qui est naturel est meilleur. Contre ce constat, nous avons deux solutions pour défendre une alimentation végétale saine.

  1.     Contester l’idée (fausse) que ce qui est naturel est, en cette raison, meilleur.
  2.     Essayer de faire passer l’alimentation végétale comme étant davantage « naturelle ».

Nous devons composer avec les idées reçues en faveur de l’alimentation naturelle

Nous devons nous appliquer à contrer l’appel à la nature. Non seulement parce qu’il est faux, mais aussi parce qu’il est l’une des causes de nombreuses injustices sociales : les différences entre sexes, races, âges, groupes sociaux humains divers et variés, ou entre espèces sont une cause d’injustices. Ces injustices, qu’elles soient naturelles, sociales ou (comme souvent) les deux, sont maintenues sous prétexte que ce qui est « naturel » ne pourrait ou ne devrait pas être changé (ce que Pierre Sigler appelle le naturalisme prescriptif).

Si rien ne nous empêche de lutter contre les appels à la nature pour faciliter l’acceptation du végétalisme, nous pouvons aussi espérer que des personnes adoptant un comportement moins conforme à ce qu’on perçoit comme « naturel » seront moins attachées à la croyance selon laquelle le naturel est bon. Ainsi, tout en tentant de changer les opinions pour influencer les comportements, nous pouvons aussi nous appliquer à changer les comportements pour influencer les opinions.

En outre, le naturalisme prescriptif est si bien ancré qu’il serait tout aussi absurde de faire de sa disparition un préalable à la diffusion du végétalisme que de faire de l’abolition du capitalisme un préalable au véganisme. Acceptons donc que la population continuera longtemps à croire que le naturel est bon, et tenons compte de ce constat dans notre communication.

Nous pourrions bien sûr souligner que l’exploitation animale n’est pas plus naturelle que l’exploitation végétale :

Cependant, en raison de la volonté de la plupart des humains contemporains de (faire) oublier l’animal et le meurtre derrière le bout de chair, tout le processus de production se retrouve invisibilisé. Cette sous-estimation systématique des impacts de l’exploitation animale, intrinsèquement liée à l’idéologie carniste, rend très difficile la contestation de la naturalité de l’élevage.

Déjà qu’il nous est difficile de lutter contre l’idée d’une alimentation végétalienne qui serait moins naturelle qu’une alimentation carnée, nous devons au moins éviter de présenter inutilement l’alimentation végétalienne comme étant artificielle.

Après cette (longue) introduction, je vais maintenant parler d’un cas particulier, défavorable à la fois à la naturalité perçue du végétalisme et à la santé des végétaliens : le fait de parler de complémentation en B12 plutôt que d’alimentation en B12.

Qu’est-ce qui sépare le complément de l’aliment ?

Pour répondre à cette question, je vais à la fois parler de la définition de ces mots et de la charge sémantique qui les accompagne.

Le terme « aliment  » désigne « toute substance susceptible de fournir aux êtres vivants les éléments nécessaires à leur croissance ou à leur conservation ».

Le terme « complément alimentaire » désigne « les denrées alimentaires dont le but est de compléter le régime alimentaire normal et qui constituent une source concentrée de nutriments ou d’autres substances ayant un effet nutritionnel ou physiologique ».

D’après ces définitions, tout complément alimentaire est un aliment, mais un aliment particulier : à la fois riche en nutriments, et consommé non pour le plaisir, mais pour l’apport en nutriments. Avec une telle définition, plusieurs choses que nous considérons habituellement comme des aliments entrent aussi dans la catégorie du complément, qu’il s’agisse des légumes verts, des laitages ou de poissons qu’on se pousse à manger pour rester en bonne santé. Le fait que certaines personnes valorisent la zoophagie en raison  de cette richesse en nutriment (parfois elle même issue de la supplémentation en iode, B12 ou acides aminés des rations des animaux d’élevages), a ainsi amené David Olivier à parler d’animaux emballages, c’est-à-dire d’animaux perçus comme des contenant à nutriments.

Par ailleurs, on peut considérer que la définition des compléments ne correspond pas à la B12 d’origine bactérienne* consommée par les végétaliens : la prise ne « complète » pas un régime alimentaire végétalien normal, elle en fait intégralement partie. Parler de « complément » au sujet de la B12 encourage à la considérer comme une simple pièce rapportée au régime végétalien, et non comme un élément à part entière, du même ordre que le sel, l’eau ou les céréales.

Au-delà des définitions, nous devons aussi prendre en compte ce que les gens associent aux termes « aliment » et « complément ». Il me semble en particulier que les gens considèrent (contrairement à ce que la définition indique) qu’un régime alimentaire normal ou naturel n’a pas besoin de complément. Alors que nous pourrions parler d’un régime composé de simples aliments, opter pour le terme « complément » expose à la considération péjorative selon laquelle la consommation de B12 bactérienne rendrait le régime végétalien anormal et artificiel.

Un choix de mots pas si anecdotique

Bien sûr, parler d’aliments bactériens plutôt que de compléments ne va pas révolutionner la façon qu’ont les gens de se nourrir. En revanche, c’est un choix simple et qui ne coûte rien.
Un possible inconvénient serait d’apporter pendant un temps de la confusion. Tant que la norme est de parler de « complémentation » pour « les aliments d’origine bactérienne », ce seconde terme n’apparaitra ni dans les recommandations ni sur les étiquettes.

Ce choix de mots, qui devrait être adopté par l’ensemble du corps médical et des associations lorsqu’on parle d’un régime végétalien, aiderait à faire comprendre aux végétaliens que l’alimentation en B12 d’origine bactérienne n’est pas une option. Persister à utiliser un vocabulaire qui distingue l’artificiel du naturel met en danger la santé de personne sensibles à l’appel à la nature et décourage le passage au végétalisme chez des personnes attirées par altruisme envers les animaux ou par écologisme. Ce choix freine aussi l’alimentation en B12 chez de nombreuses personnes âgées ou ovo-lacto-végétariennes, beaucoup plus à risque de présenter des carences.

Taux sérique moyen de vitamine B12 de différents groupes (adapté de Mangels et Messina, 2011).    Carence : < 200 pg/mL ; Taux normal : > 200 pg/mL ; Taux bon : > 270 pg/mL (d’après Herrmann et Geisel, 2002) ; Taux bon (pour les seniors) : > 405 pg/mL (d’après Selhub et al., 2008)
*J’utilise le terme « B12 d’origine bactérienne » pour distinguer cette B12 de la « B12 d’origine animale », mais la B12 est toujours d’origine bactérienne, que ces bactéries croissent dans des cuves ou dans le système digestif d’un animal.

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