Faut-il jeter le zéro déchet ?

Lorsque nous agissons pour l’environnement ou les individus qui le peuplent, les ressources à notre dispositions ne sont pas illimitées. Nous ne pouvons pas nous intéresser à tout, nous ne pouvons pas porter notre attention sur tout ce qui nous entoure et sur toutes les conséquences de nos actions, nous n’avons pas une quantité illimitée de temps pour agir et nous n’avons pas une quantité illimitée d’argent pour soutenir les causes qui nous importent. 

Je pense que, par exemple, le zéro déchet est peu efficace comparé aux ressources engagées pour lui, qui nous détournent d’autres actions que nous aurions pu entreprendre en faveur de la protection d’autrui et du climat. Après une comparaison du zéro déchet à d’autres moyens d’actions, j’apporte ensuite quelques nuances à l’idée qu’une action en elle même positive puisse nuire si elle est trop mise en avant.

Épargner les individus tués par les déchets

Il est difficile d’obtenir des estimations sourcées sur le nombre de morts par plastique. D’après Novethic, les déchets plastiques tueraient environ 1 500 000 (1,5 millions) d’individus vertébrés chaque année, mais d’autres sources font un bilan bien plus lourd, comme l’association « No plastic in Oceans » qui mentionne 100 millions de victimes.

La pêche tue 790 000 000 000 à 2 300 000 000 000 (790 à 2 300 milliards) de poissons dans le même temps (prises accessoires et à destination des élevages* comprises). C’est 10 000 à un million de fois plus. 

Extrapolons à une situation individuelle, avec quelques approximations comme le fait que vous soyez un humain moyen et que vos déchets durent 500 ans, pour avoir des chiffres que l’on peut mieux concevoir :
En une vie entière avec zéro déchets plastiques vous auriez épargné à peine 8 poissons**, alors qu’en évitant de contribuer à la pêche par votre consommation, en seulement 1 mois vous en auriez épargné davantage !***

Agir pour le climat

L’organisation Carbone 4 est le premier cabinet de conseil indépendant spécialisé dans la stratégie bas carbone et l’adaptation au changement climatique. Elle a dans son équipe, entre autres éminents spécialistes du bilan carbone, Jean-Marc Jancovici dont je vous recommande le blog

Leur étude de l’impact des actions individuelles et collectives sur le climat conclu qu’une démarche zéro déchet a 12,4 fois moins d’impact qu’un régime végétarien, et deux fois moins d’impact qu’une alimentation locale. L’étude rappelle par ailleurs l’importance de “transcender le seul maillon individuel et d’accéder à un niveau collectif d’action”. C’est à dire ne pas se contenter de “nuire moins”, mais agir pour un changement culturel et institutionnel profond.

Le zéro déchet est peu efficace, certes, mais est-il pour autant nuisible ? Voici trois nuances :

On peut tout à fait être dans une démarche zéro déchet et agir par ailleurs.

Certes, mais :

  • Lorsque vous avez entendu parler de zéro déchet, vous auriez pu entendre parler de démarches plus efficaces. La ressource “communication” a donc été utilisée par cette démarche. 
  • Lorsque vous programmez vos achats selon un critère “zéro déchet”, vous utilisez votre ressource d’attention. 
  • Lorsque vous allongez votre temps de préparation d’un produit, vous utilisez votre temps. 
  • Lorsque vous vous satisfaites d’avoir agit selon une démarche zéro déchet, vous diminuez votre moteur de motivation à agir, que ce soit la culpabilité ou l’envie de vous sentir comme étant un moteur du changement.
    Notez que si, au contraire, agir vous encourage à en faire plus, ce que je considère comme l’inconvénient principal du zéro déchet est annulé.
  • etc.

Bref, vous utilisez des ressources qui ne sont pas illimitées.

On pourrait aussi signaler que les emballages sont souvent utiles à la protection des aliments et des biens, et que se passer de poissons ou de toute chair animale n’est pas plus exigeant que de se passer de produire des déchets. Et si vous êtes déjà végé, dépasser le “ne pas nuire” et passer à l’action collective vous ouvre aussi une quantité de manières encore plus efficaces d’agir.

Mieux vaut placer ses ressources dans le zéro déchet que dans des activités nuisibles, comme la chasse.

C’est vrai, mais je crois que les ressources utilisées pour la démarche zéro déchet (et particulièrement la communication militante ou la motivation à agir pour autrui) auraient eu bien plus de chance d’être utilisées dans une démarche utile que dans une démarche nuisible comme la chasse (ou plutôt neutre, comme regarder des séries).

Imaginez par exemple que votre but soit de diminuer votre facture d’électricité : si 70% de la communication sur le sujet vous encourageait à retirer votre chargeur de téléphone de la prise, vous y feriez surement particulièrement attention. Et vous passeriez probablement à côté d’actions mille fois plus efficaces comme dégivrer votre freezer, diminuer l’utilisation de votre chauffage électrique ou encore de votre sèche-linge. En ça, votre facture d’électricité aurait été très probablement plus basse si la communication excessive et l’attention (en conséquence) excessive que vous avez porté sur le débranchage de chargeur, et l’idée même de le faire, n’avaient tout simplement pas existé. Vous auriez très probablement été alors amenée à vous concentrer sur des moyens d’actions plus efficaces.

En gros, je n’aurais rien contre le zéro déchet s’il était présenté de manière cohérente avec son efficacité 12 à 1 million de fois moindre que d’autres actions demandant des quantités d’efforts comparables.

Il n’y a pas d’action parfaite, et à trop chercher les meilleures actions et critiquer les autres, on risque de décourager toute action positive.

Il y a en effet un équilibre à trouver entre ne faire que critiquer toute initiative altruiste, et encourager toute action altruiste possible sans jamais chercher à en évaluer la pertinence. Je me permet d’écrire sur la démarche zéro déchet car il me semble qu’elle reçoit énormément d’encouragement comparé à son utilité concrète, et à d’autres actions largement sous-exposées et pourtant simples, comme le fait de se passer de poisson ou de soutenir les actions collectives contre la pêche (comme ici ou ici). 

S’il y avait autant de groupes facebook, de blogs, d’associations, de politiciennes et d’enseignes se concentrant sur un plaidoyer écolo pour débrancher son chargeur de téléphone qu’il n’y en a qui se concentre sur le zéro déchet, ce serait tout autant critiquable.

Notes

*En réalité, le plastique utilisé en France a un risque de 1,8 % de se retrouver dans la nature, et encore moins de se retrouver dans la mer. L’impact exposé ici est très largement surestimé. https://ourworldindata.org/plastic-pollution
**Détails du calcul pour le nombre de morts causées par toute une vie à rejeter des plastiques à la mer : 1 500 000 animaux tués par an / 7,7 milliards d’humains x 80 ans (votre espérance de vie) x 500 ans (durée de vie maximale des plastiques) = 7,8 animaux tués.
***La différence d’impact entre la pêche et la pollution plastique est telle qu’on pourrait se demander si la pollution ne pourrait pas au final avoir un impact positif, en décourageant la pêche.
Un dernier détail pour la route :
Illustration traduite depuis Just Comics de Joan Chan

6 commentaires sur “Faut-il jeter le zéro déchet ?

  1. Je suis très en phase avec cette approche, j’ai des pratiques basiques de réduction des déchets mais je te rejoins complètement sur le fait que l’énergie, le temps, l’attention ne soient pas illimités et que s’investir à fond dans le zéro déchet (au point de faire quasi tout soit même et d’en faire un de ses engagements principaux) se fait nécessairement au détriment d’autres formes d’actions.

    J’ai un doute sur la compréhension de ce paragraphe :
    « S’il y avait autant de groupes facebook, de blogs, d’associations et d’enseignes se concentrant sur le zéro déchet que sur le plaidoyer écolo pour débrancher son chargeur de téléphone, au point que des ministres se mettent à en parler, on aurait aussi raison de le critiquer. »

    Vu qu’il n’y a, a priori, pas de groupes entiers ou d’associations autour du débranchage de téléphone, je l’ai plutôt compris comme « si autant de groupes et de ressources étaient utilisées pour telle autre démarche comme pour le zéro déchet actuellement, on devrait le critiquer aussi ». Mais j’ai un doute du coup !

    (Et aussi il me semble que la particularité de la démarche zéro déchet c’est que c’est non seulement des pratiques de consommation mais ça induit un certain mode de vie, avec un certain rythme. Là où tout le monde peut débrancher son téléphone à la limite, tout le monde n’a pas ces ressources pour changer entièrement ses pratiques quotidiennes. Mais c’est aussi ça qui explique, je pense, le focus sur le zéro déchet : ça semble assez ambitieux, et c’est dans la lignée  » Je change mon mode de vie »)

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  2. Merci pour avoir signalé l’inversion dans la phrase !
    J’ai demandé sur des groupes qui promeuvent végétarisme et zéro déchet ce qu’ils trouvent le plus difficile. Si ça se trouve certaines trouvent que ne pas manger de poisson est plus difficile qu’une démarche zéro déchet !

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  3. Article intéressant et surtout très rare sur l’impact réel du zéro déchet. C’est vrai que ça prend un certain temps de réfléchir aux changements qui pourraient être faits puis encore de les mettre en pratique surtout lorsqu’il s’agit de faire ces produits soi-même ce qui signifie les faire régulièrement.
    Cependant je pense que tu passes un peu à côté de la démarche réelle derrière le zéro déchet.
    Je vais parler pour mon cas car peut-être que tout le monde ne le vit pas de la même manière.
    Avec ma femme, on a commencé à réfléchir « zéro déchet » il y a quelques mois et au-delà des DIY, il y a énormément d’habitudes qu’on a pu changer… il faut dire qu’on avait aussi des habitudes de vie particulièrement mauvaises ^^. Par exemple, utiliser des serviettes en papier plutôt que des sopalins en mangeant. Et ça ce n’est pas du tout contraignant en terme d’attention et de temps.
    Mais surtout je pense que tu perds de vue 2 aspects importants du zéro déchet. Le 1er c’est qu’il s’agit d’une démarche de première approche. C’est beaucoup plus facile et accessible de changer ses propres habitudes à son rythme que de se lancer dans une action locale politique. Dans notre cas par exemple, le fait de s’impliquer pour un impact plus large est quelque chose qui mûrit progressivement.
    Le 2ème aspect c’est qu’effectivement de tous les changements qu’on pouvait faire chez nous, c’était le plus simple pour nous. On n’est pas végétariennes et même on adore manger du poisson et de la viande mais depuis qu’on a commencé cette démarche, on a envie d’en manger beaucoup moins. Parce qu’en fait il s’agit d’une réflexion globale sur notre impact. De la même manière, on réfléchit à moins prendre l’avion.
    Celà dit c’est intéressant de rappeler que cette seule démarche n’a pas un impact proportionnel à ce qu’on en entend parler. Et il y a énormément de blogs qui font la promotion du zéro déchet tout en incitant à la consommation de masse.

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  4. Je n’arrive pas à trouver l’étude source (IRD) pour savoir comment ils ont procédé pour aboutir à 1,5 million. Le truc c’est que c’est difficile à croire qu’ils aient compté les poissons tués par le plastique. Dans cet autre article, on trouve un chiffre pas très éloigné (1,1 million) alors que ça repose uniquement sur les estimations de mammifères+ oiseaux marins touchés: https://www.futura-sciences.com/…/pollution…/page/4/ Ce qui ne laisserait que 0,4 million de poissons (+ tortues) parmi les vertébrés aquatiques victimes du plastique. N’est-ce pas bizarre sachant que les populations de poissons sont bien supérieures à celles des mammifères et oiseaux marins?

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    1. « L’ingestion de déchets plastique est une autre cause de mortalité, qui affecte environ 660 espèces. Les oiseaux de mer piquent les morceaux de plastique flottants, et les tortues les confondent avec des méduses.
      Les grands cétacés à fanons filtrent l’eau de mer, ingérant d’importantes quantités de microplastiques. Les mollusques, telles les moules, filtrent des m3 d’eau contenant des microparticules. Des microdéchets peuvent être ingérés également par le plancton, les invertébrés ou les poissons de petites tailles. Le taux d’ingestion reste cependant très anecdotique pour les espèces consommées (moins de 0,01 % des poissons commerciaux) et on n’en retrouve pas trace dans nos assiettes. Car si les microdéchets peuvent bloquer les systèmes digestifs et respiratoires de certains individus, ils ne sont pas digérés du fait de l’absence d’équipement enzymatique adapté.
      https://www.futura-sciences.com/planete/dossiers/pollution-dechets-plastique-mer-septieme-continent-1898/page/4/ »

      Je pense qu’ils ne trouvent pas de poissons échoués et ayant dans leur estomac des plastiques, et qu’ils en concluent que les poissons ne meurent pas suite à ingestion de plastique.
      Mais effectivement, je ne connais pas la fiabilité du chiffre, je ferais mieux de le relativiser dans le texte.

      J’ai aussi trouvé ça :
      « On estime malgré tout que la France contribue au rejet de 80.000 tonnes de plastiques dans la nature chaque année, dont plus de 10.000 entrent en mer Méditerranée. »
      https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/pollution-mediterranee-deborde-plastique-600000-tonnes-rejetees-an-76387/

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  5. J’ai trouvé ça, mais c’est pas un chiffrage de la mortalité des poissons due au plastique, mais le récit d’une expérience notant que les larves de perche ingéraient du microplastique, que ça induisait des retards de croissance et une moindre capacité à fuir les prédateurs.
    https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/poisson-pollution-larves-poissons-aiment-trop-plastique-63078/

    Là une étude (pas de chiffrage non plus) suggérant que les anchois confondent le plastique avec de la nourriture quand il est recouvert d’algues:
    https://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/dans-l-ocean-des-poissons-prennent-les-dechets-plastiques-pour-de-la-nourriture_1935729.html
    L’article donne des chiffres pour les oiseaux et mammifères mais qualifie juste d »innombrables » les décès de poissons.

    De temps à autre, on voit passer des images de poissons pêchés avec des gros morceaux de plastique dans l’estomac, pas des microparticules ingérées par inadvertance. Un exemple ici:
    https://www.cnews.fr/france/2019-09-11/landes-il-peche-un-poisson-qui-avale-une-pochette-en-plastique-contenant-un-bouton

    J’ai bien conscience que ces annotations éparses ne sont pas des statistiques
    Pour le moment, disons qu’on n’a pas trouvé comment ils ont établi le chiffre de 1,5 million, qu’on ne sait pas quelles espèces ils ont comptées et comment il s’y sont pris, donc que c’est difficile d’avoir un avis quelconque sur la fiabilité du chiffre.

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