10 messages de revendication (et pourquoi « go vegan » est le plus mauvais)

Cela peut sembler curieux pour les personnes qui ne défendent les animaux que depuis quelques années, mais parmi les antispécistes, l’idée de revendiquer l’abolition de la viande était une idée révolutionnaire en 2008. Le rejet du végétarisme était tel qu’il semblait auparavant invraisemblable de demander un changement social aussi important. Ce concept a ensuite été décliné en la demande du démantèlement de l’industrie de la viande, puis de la fermeture des abattoirs, thème de la plus grande manifestation animaliste française. Pour autant, ces revendications sont-elles actuellement les plus appropriées pour faire avancer notre société vers une meilleure prise en compte des intérêts des animaux ?

Cet article très subjectif propose une liste de revendications potentielles et de ce qui me semble être leurs principaux avantages et inconvénients. Derrière tous ces messages peut se trouver la même volonté d’en finir avec l’exploitation animale, mais l’essentiel d’un slogan passe par l’intuitif et l’émotionnel. Je vais donc aborder les impressions que laissent ces messages, au-delà de ce qu’auraient voulu dire les gens qui les emploient. Pour la mise en situation, imaginez ces court messages sur des pancartes de manifestations, en fin d’une vidéo dénonçant l’exploitation animale, sur un autocollant sur une pub ou un poteau, ou tagués au sol avec un pochoir.

Si jamais vous avez un échantillon d’une centaine de personne sous la main, n’hésitez pas à tester ces messages empiriquement. Je me suis contenté de les classer du pire au meilleur d’après mes intuitions, ne les prenez pas pour argent comptant.

10 – Go vegan

Positif :
C’est court. L’injonction est claire. Et puis l’anglais ça fait branché.

Négatif :
Injonction individualiste impliquant que le problème est personnel et que pour le résoudre la personne doit devenir végane.
Il identifie véganes et non-véganes et crée donc un fossé identitaire entre ces deux groupes, avec une injonction à passer du bon côté. Ce genre de message induit plus facilement une culpabilité et un plus fort rejet du messager et donc du message.
L’action proposée n’a que peu de conséquences pour les animaux. Il s’agit ici surtout de ne pas nuire, même si être végane peut avoir un effet d’exemple, susciter des discussions et mener plus facilement au militantisme.
Le message animaliste n’est pas transparent car il s’agit d’un appel à la non consommation de tel ou tel produit. L’individu ayant souffert pour la production des produits n’est pas cité. Quelqu’un qui entretient une dissonance cognitive aura plus de facilité à comprendre qu’il s’agit d’une question de pureté personnelle, de choix alimentaire.
Il s’agit pour moi d’un très mauvais message, au point d’être probablement globalement contre-productif. Non seulement il suscite beaucoup d’opposition, mais il fait en plus passer l’animalisme pour une affaire de choix personnel. Même lorsqu’il réussit, ce message risque d’engendrer une fétichisation de la « non nuisance » chez des personnes qui auraient pu agir bien plus efficacement pour les animaux.

9 – Réclamons l’abolition de la viande

Positif :
On évite la majorité des points négatifs précédents.

Négatif :
Injonction à l’action collective impliquant que le problème est l’existence de la viande. Le message animaliste n’est pas transparent car au-delà de passer sous silence les problèmes liés aux autres produits animaux (alimentaires ou non) et à d’autres sévices (tests en laboratoire, spectacles…), ce message vise explicitement le produit. Le carnisme mène à la dissociation de la viande et de l’individu dont le cadavre a été découpé. Ce message peut donc facilement être perçu comme une tentative d’imposer un simple régime alimentaire, car il ne fait pas le lien avec les conséquences pour les animaux.
L’appel à l’action politique est clair (réclamer l’abolition), mais la cible n’est évoquée que symboliquement, comme si elle était encore trop inaccessible pour qu’on ose la revendiquer explicitement. Ce que nous voulons n’est pas abolir la viande, mais bien l’exploitation animale et les souffrances qu’elle provoque.

8 – Stop spécisme

Positif :
Ce message est clairement animaliste, pour peu qu’on ait une idée de ce qu’est le spécisme. L’ambition dépasse l’abolition de l’exploitation animale puisqu’il s’agit ici de cesser de faire passer les intérêts (ou les droits) d’individus d’autres espèces au second plan, même lors de meurtres hors circuits de l’exploitation (ex : dératisation), de morts accidentelles (ex : par les moissonneuses) ou de souffrances n’étant pas dues à l’action humaine (famines, maladies, prédation, etc.).

Négatif :
Le spécisme étant une erreur de raisonnement (une discrimination abusive) ou éventuellement une idéologie (justifiant la domination humaine), l’appel à l’action n’est pas clair (bien qu’il y ait de très nombreuses manières d’agir pour diminuer la propension au spécisme).
Plus important, la plupart des personnes ne comprennent pas ce qu’est le spécisme. Seul, ce slogan est donc inefficace. L’utilisation d’un vocabulaire trop spécifique a également tendance à renforcer les identités militantes/non-militante, ce qui augmente la défiance et pénalise l’acceptation du message.
De plus, les personnes consommant des produits animaux risquent de se sentir personnellement accusées d’être spéciste, ce qui, comme pour le go vegan, risque de mener à un plus fort rejet du message et du messager.

7 – Mettons fin à l’exploitation animale

Positif :
Cette injonction à l’action collective expose clairement le problème dans son ensemble. Il n’y a cette fois-ci pas d’implicite : les victimes sont nommées.

Négatif :
La faible charge émotionnelle du terme exploitation risque cependant de provoquer moins d’indignation morale, et donc d’être moins mobilisatrice que l’emploi d’un terme moins abstrait tel qu’ « abattoir ».
L’appel à l’action est peu clair : peu de personnes savent quoi entreprendre pour mettre fin à l’exploitation animale.

6 – Rendons les abattoirs obsolètes

Positif :
Injonctions impliquant la nécessité d’une décision sociale collective.
La notion de rendre quelque chose obsolète induit l’idée d’un progrès. Ce progrès peut être technique (par développement de la viande propre) ou culturel (abandon de la viande pour des raisons environnementales ou par animalisme).
Il est difficile de dissocier l’abattoir de l’animal vivant et de son meurtre. Cette revendication est plus explicitement animaliste que celles parlant simplement de viande. De plus, elle atteint le carnisme dans la dissociation qu’il provoque entre animal et viande en mettant l’accent sur ce qui les relie.
Cette alternative me semble aussi intéressante car elle positionne l’animalisme comme un mouvement progressiste.

Négatif :
Le terme « obsolète » ne serait pas compris par une bonne partie de la population.
L’appel à l’action reste assez flou, vu que le slogan ne donne aucune clé pour parvenir à cette fermeture des abattoirs.
Des personnes très peu sensibilisées à l’animalisme peuvent comprendre la revendication comme promouvant la tuerie à la ferme.
Cette revendication passe sous silence les exploitations animales n’ayant pas pour but la production de viande.

5 – Fermons les abattoirs

Positif :
Idem que ci-dessus, en version plus accessible mais la notion de progrès en moins.

Négatif :
Idem que ci-dessus.

4 et 4,5 – La pêche et l’élevage sont les premières causes de la 6ième extinction de masse
et
Végétaliser l’alimentation est l’action individuelle la plus efficace contre le changement climatique

Positif :
La défense de la biodiversité et la lutte contre le changement climatique sont des sujets plus consensuels que la lutte contre l’exploitation animale. Ces messages n’abordant pas directement la question animale ont davantage de chances de remporter l’adhésion et moins de chances d’ancrer l’opposition.
La baisse de la consommation d’un grand nombre de personnes touchées par ce message peut avoir davantage d’impact direct sur les animaux que le boycott intégral par un petit nombre de personnes.
Un changement de comportement peut précéder un changement d’opinion. En effet, les gens adhèrent à l’idéologie carniste en grande partie pour justifier leur zoophagie. Une personne n’adhérant plus au carnisme a beaucoup plus de chances de s’y opposer.
Il est possible dans ces conditions qu’un message écologiste provoque à moyen terme davantage de militance animaliste qu’un message directement abolitionniste.

Négatif :
Le flexitarisme ou « l’omnivorisme responsable » qu’entrainent souvent ces messages se résume souvent à une simple posture. Ces attitudes sont de plus bien moins susceptibles de provoquer un rejet du carnisme (et un militantisme) que ne l’est le véganisme.
Les considérations climatiques peuvent mener à la demi-mesure consistant à privilégier les sources de produits animaux ayant le plus faible impact carbone (pêche, élevage avicole et élevage intensif en général), augmentant ainsi le nombre de victimes et leurs souffrances.
Encourager la diminution de l’exploitation animale sans mentionner les premiers concernés ancre l’idée que les intérêts des animaux sont secondaires.
Qu’un tel message soit énoncé par des véganes ancre la confusion entre écologisme et animalisme.

3 – La tuerie des animaux n’est plus un mal nécessaire

Positif :
Reprend l’idée d’un progrès. Le terme tuerie porte une charge émotionnelle pouvant susciter l’indignation morale.
L’absence d’injonction donne une meilleure acceptabilité au message.

Négatif :
Aucun appel à l’action.

2 – Les animaux sont capables de plaisirs et souffrances, respectons leurs intérêts

Positif :
Ce message est assez proche des positions sociales normales pour être audible et beaucoup moins passer pour ridicule ou extrême que les messages animalistes précédents. Cette revendication est davantage acceptable et crédible.
Cette revendication a un très fort potentiel, étant donné qu’elle explicite pourquoi nous souhaitons la fin de l’exploitation animale.

Négatif :
L’appel à l’action est flou. La majorité des gens pourraient n’y voir qu’un encouragement à ne pas pratiquer eux-mêmes de la maltraitance animale, ou à ne plus consommer de viande d’animaux élevés dans les pires conditions.

1 – Mettons fin à l’horreur de la pêche et de l’élevage industriels

Positif :
L’appel à l’action collectif et clair. La grande force de ce slogan est que la majorité de la population française est déjà contre la pêche et l’élevage industriels. Cette revendication est plus acceptable et crédible que les revendications abolitionnistes.
Ce slogan dénonce des pratiques qui concernent davantage d’individus que la simple fermeture des abattoirs, mais moins que la revendication de la fin de l’exploitation animale. Néanmoins, il est probable qu’une victoire telle que la fin de l’exploitation industrielle des animaux signe à moyen terme (quelques dizaines d’années) la fin de l’exploitation animale.
Le terme « horreur » vise à susciter une charge émotionnelle, faciliter l’indignation morale et mobiliser face à des pratiques tendant par ailleurs à être socialement acceptées. Sa forte charge péjorative laisse envisager que si l’élevage et la pêche industriels peuvent être les pires, l’élevage et la pêche à plus petite échelle ne soient pas acceptables pour autant.

Négatif :
Ne visibilise pas les problèmes liés à d’autres types d’exploitations animales (zoo, tests animaux…), même s’ils ne concernent plus qu’une minorité de victimes. Il serait intéressant qu’une campagne qui aurait ce slogan se concentre sur des arguments explicitement animalistes, et non des arguments écologistes ou portant sur la santé publique, qui légitimerait plus facilement la poursuite d’une exploitation animale non industrielle.

 

Je n’ai classé ces slogans que selon mes intuitions et quelques tests autour de moi. Mais de vraies études d’impacts, comme le font les publicitaires, seraient intéressantes pour déterminer comment le public perçoit ces messages et quels sont les effets à long terme d’expositions répétées à ces slogans.
Mais même avec des études sérieuses, on ne pourra pas classer définitivement et objectivement ces slogans en fonction de leur impact. Malgré nos incertitudes, nous devons continuer à améliorer notre communication et amener la société à mieux prendre en compte les intérêts des animaux. Et pour ça, nous ne devons jamais oublier le contexte. Par exemple, pour nos slogans :

  • Un slogan un peu vague sera meilleur dans un contexte le rendant plus plus explicite.
  • Un message ayant tendance à mettre sur la défensive sera moins approprié s’il est mentionné dans un contexte confrontationnel.
  • Si un slogan n’appelle pas clairement à l’action, le reste du message communiqué peut expliciter les moyens d’actions à disposition.

Êtes-vous d’accord avec mon classement ? Avez-vous d’autres slogans préférés ?

Illustration : un tag trouvé au sol dans Paris
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Un commentaire sur “10 messages de revendication (et pourquoi « go vegan » est le plus mauvais)

  1. Quelques slogans qui paraissent également intéressants:

    Réchauffe ton cœur,
    Pas le climat,
    Mange végétal

    Cessons la cruauté ordinaire en considérant les animaux

    Soyons concerné par les animaux et considérons-les comme des individus

    Le lien entre la violence sur les animaux et les humains est prouvé, protégeons-nous

    Les animaux ne sont pas des arbres, considérons-les !

    L’élevage ne permet pas de tous nous nourrir, végétalisons-tout !

    L’élevage est trop déperditif pour être soutenable, passons au tout végétal.

    Toute souffrance importe et est préjudiciable pour tous.

    Un choix n’est plus personnel lorsqu’il implique quelqu’un d’autre.

    Stoppons toute cruauté ordinaire envers les animaux.

    Pour que l’éthique animale ne soit plus la bête noire de notre philosophie mais la clef de voûte de notre humanité.

    Aimé par 1 personne

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