L’incendie de Notre Dame, la rationalisation a posteriori et la dissonance cognitive

Une fois n’est pas coutume, cet article profite de l’actualité brûlante pour parler transition sociale. Il ne s’agit pas d’un travail universitaire mais de quelques théories et pistes de réflexion qui, je l’espère, ne vous paraîtront pas trop fumeuses.

Le 15 avril, la cathédrale Notre Dame de Paris a été dégradée par un incendie. S’en est suivie une vague d’émotion, ainsi que des réactions très intéressantes en réponse aux personnes ne partageant pas cette émotion et ne manquant pas de la critiquer.

La rationalisation a posteriori et l’estime de soi

Il y a de nombreuses causes possibles à la peine ressentie face à la dégradation de Notre Dame. Pour en citer quelques-unes :

  • dégradation d’un symbole religieux et national inspirant des sentiments du même ordre (fierté religieuse ou nationale, par exemple)
  • dégradation d’un bien architectural ou/et artistique ayant une valeur en soi, ou par le plaisir qu’il procure à celles et ceux qui le contemplent
  • dégradation d’un repère dans son quotidien
  • dégradation du fruit du travail fourni par des gens morts depuis longtemps
  • perte financière par dégradation de l’attrait touristique du monument et probables subventions pour la reconstruction
  • conformisme et/ou empathie vis-à-vis du grand nombre de personnes attristées par la situation
  • rappel de l’impermanence des choses, liée à une peur de la mort ou de ne pas laisser de trace
  • etc.

Les personnes qui ressentent de la peine face à cet incendie n’ont pas forcément tendance à l’analyser et à déterminer les valeurs sous-jacentes. Que ce soit le cas ou non, une justification de l’émotion sera une rationalisation a posteriori : la personne cherchera à justifier son émotion par des causes qu’elle admet rationnellement (liées à des valeurs auxquelles elle croit).

En particulier, il est possible que des personnes opposées au nationalisme, aux traditions ou au conformisme trouvent offensante la possibilité d’attribuer leur sentiment à leurs attachements à de telles valeurs. Ces personnes auront tendance à attribuer leur sentiment à d’autres causes refuges, afin de préserver leur estime personnelle. La dégradation du fruit du travail de personnes mortes depuis longtemps sera bien plus facilement citée comme auto-justification qu’un conformisme difficilement assumable, par exemple. Ainsi, la rationalisation a posteriori mène à expliquer nos sentiments, nos positions ou nos actions (issues d’un mode de pensée rapide, instinctif et émotionnel) par des causes qui préservent au mieux notre estime personnelle.

En quoi cela nous intéresse ?

Si vous êtes adepte du développement personnel, vous pouvez toujours vous dire que nous avons tou·te·s un biais probable menant à sous-estimer les causes de nos actions qui nous paraissent les moins honorables. Il est donc utile, pour mieux se connaître, de donner un peu plus d’importance et d’attention aux causes potentielles dont nous sommes peu fiers.

Si vous agissez pour faciliter un changement de société (ce qui est bien plus le sujet de ce blog), vous pouvez prendre en compte cette rationalisation a posteriori afin de faciliter les changements individuels.

Premièrement, il peut être utile de ne pas surestimer la capacité des gens à déterminer les causes qui conduisent à leurs postures ou à leur actions.

Deuxièmement, il peut être utile d’aider la rationalisation a posteriori à se porter sur des causes qui sont appelées à changer.

Par un exemple : Mettons que Bernadette, au fond, pense que manger beaucoup de produits animaux n’est pas éthique. Elle reconnaîtra plus facilement manger beaucoup de produits animaux car les aliments végétaux lui sont peu accessibles ou qu’elle ne sait pas équilibrer ses repas (ce qu’elle admet facilement) que parce qu’elle néglige les intérêts des animaux ou l’environnement (accusation inadmissible !). Le changement de contexte (l’ouverture d’un magasin proposant des produits végétaliens tout prêts, l’apprentissage des bases de la cuisine végétale ou même l’accentuation de l’urgence climatique) fera plus facilement changer le comportement de Bernadette. Si elle avait rationalisé son habitude alimentaire par la croyance en l’obligation nutritionnelle à manger beaucoup d’animaux ou par l’inexistence du réchauffement climatique anthropique (il existe de nombreuses autres possibilités), il est peu probable qu’un changement de contexte puisse lui servir à changer de comportement tout en préservant sa cohérence.

La dissonance cognitive

Quand on leur demande d’estimer la peine ressentie face à la dégradation du monument, en comparaison à la peine ressentie dans d’autres situations (comme la mort par incendie de X personnes), la plupart des personnes de mon entourage ayant ressenti une émotion forte se sont trouvées face à deux faits :

  1. ils ont ressenti plus de tristesse suite à l’incendie de Notre Dame que suite à des incendies ayant fait des victimes humaines (ou animales, évidemment).
  2. cette tristesse n’est pas conforme à leur opinion (la plupart s’accordant à dire qu’une vie humaine a plus de valeur qu’un bien matériel, fusse-t-il si symbolique). (Notez que la situation est assez analogue suite à la perte d’un être cher, nous faisant davantage de peine que des centaines de morts à l’autre bout du monde.)*

Il y a, il semble,dans ce cas, une dissonance cognitive : une tension interne entre ce qu’ils ressentent (le sentiment de peine assez intense) et ce qu’ils pensent devoir ressentir d’après leurs valeurs (moins de tristesse que face à des faits divers ayant fait des victimes humaines). Face à cette dissonance, les personnes tentent (ou non) de maintenir une cohérence personnelle par :

  • Le changement (non observé dans ce cas, j’imagine que ça donnerait “c’est vrai que c’est pas si triste, finalement. Lol”)
  • la rationalisation a posteriori (hypothétique, non constaté dans ma bulle sociale : “le patrimoine a bien plus de valeurs que des dizaines ou centaines de vies humaines éphémères”)
  • l’acceptation (ex : “les sentiments peuvent être incontrôlables et nous n’avons pas l’intérêt ou l’obligation de nous comporter selon une froide logique”)
  • l’aménagement de la cognition conflictuelle (ex : “ces peines ne sont pas du même type et sont donc incomparables”)
  • l’évitement (ex : refuser de réfléchir à la question en la jugeant stupide ou indécente, agresser la personne ayant mis le doigt sur la dissonance…).

En quoi cela nous intéresse ?

Dans le cas de notre monument gothique flamboyant, il y a peu d’enjeu à changer l’opinion des gens. Bernard Arnault dépensera peut être 200 millions à sa reconstruction plutôt qu’à les planquer pour payer des villas à ceux qui auront le mérite d’être ses arrières arrières arrières arrières petits enfants. Tonton René dépensera peut être 20€ dans une cagnotte plutôt qu’à s’acheter une bonne bouteille.

En revanche, si vous voulez participer à changer la société, vous voulez certainement parvenir à changer les opinions ou les attitudes. L’acceptation de l’existence d’une dissonance peut aussi éventuellement être une première étape vers sa correction. En revanche la rationalisation a posteriori et l’évitement par le dénigrement ou l’agression pénalisent fortement le message que vous voulez faire passer.

Dans le cas de la rationalisation a posteriori, plus la personne sera mise face à ses potentielles incohérences, plus elle poursuivra à les justifier par un mille-feuille d’arguments lui semblant au final entériner la validité de sa position initiale. Défaire ce mille feuille argumentatif sera bien plus compliqué que d’aborder une personne n’ayant pas jugé utile de défendre sa position !

Dans le cas du dénigrement ou de l’agression envers le messager, vous et les personnes ayant votre position perdrez en crédibilité et en force de conviction. Vous serez perçu comme un élément venant déranger le quotidien de la personne ou prenant un malin plaisir à titiller les idées désagréables ou voulant se montrer supérieur. Plutôt comme un ennemi qui veut du mal et que l’on doit éviter d’écouter que comme un allié prodiguant de bons conseils.

Je crois que plus une personne se sentira coupable d’avoir une dissonance entre ses sentiments et ses valeurs, plus elle aura tendance à privilégier l’évitement sur l’acceptation. Alimenter une éventuelle culpabilité, persister dans la discussion ou la confrontation renforceront les processus de rationalisation a posteriori ou d’évitement et ne feront qu’empirer la situation. Plus vous insisterez, plus la personne aura tendance à se crisper et cherchera des arguments pour contrer les vôtres, en sélectionnant toutes les données qui l’arrangent et ignorant celles qui vont dans votre sens. Plus elle rejettera votre discours et les personnes qui le porte, se transformant éventuellement en véritable opposante politique (les anti-véganes les plus virulents seraient-ils ceux qui culpabilisent le plus ?).


Si ce cas me paraît si intéressant, c’est que j’espère qu’il a pu donner l’occasion à plusieurs d’entre nous de tester de première main ce que nous déplorons chez les personnes que nous souhaitons convaincre. Si nous voulons être plus influent·e·s, nous mettre dans les chaussures d’autrui est probablement une des meilleure manière d’améliorer nos discours et actions. Rien de mieux pour ça que d’expérimenter par nous-même, dans le cadre d’une cause pour laquelle on est a priori plutôt neutre, ce qui nous incite à changer (ce qui éveille la curiosité, ce qui change notre quotidien, l’influence des gens qu’on estime…) et ce qui nous hérisse (les gens trop sûrs d’eux, les actions d’intimidation, les simplifications abusives ou la sélection des faits…). Merci donc à Notre Dame de nous avoir illuminé !

(Et si vous avez aimé cet article, vous aimerez surement ces quelques conseils de communication ;))
*Normaliser la dissonance entre nos sentiments et nos valeurs, en rappelant que nous la ressentons toutes et tous dans diverses situation (comme la perte d’un proche), vise par exemple à désamorcer les possibles culpabilités, et les antagonisations entre “le sermoneur qui maîtrise rationnellement tous ses sentiments et les gens soumis à leurs passions”. Culpabilité et dissociation infantilisante desserviraient certainement le propos, comme abordé par la suite.
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3 commentaires sur “L’incendie de Notre Dame, la rationalisation a posteriori et la dissonance cognitive

  1. des pistes oui, mais je trouve dommage que tu commences par une liste plutôt dévalorisante des causes possibles de l’émotion ressentie. Tu provoques déjà ce que tu dis qu’il ne faut pas provoquer, cad braquer tes interlocuteurs. L’émotion esthétique est quelque chose de puissant et d’universel, et la sous-estimer amène à moins bien comprendre les actions humaines.

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    1. Je me rendais pas compte que c’était dévalorisant. Ce sont les raisons que j’ai trouvé en regardant les messages sur internet. L’émotion esthétique, ce n’est pas très clair pour moi. Ça ne correspond pas au 2d point que je mentionne ? Quelle est la différence ?

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  2. ça correspond, mais d’une manière réductrice (le « plaisir » est individuel, le Beau tend à l’universel) quand on parle d’un chef-d’oeuvre (dont bcp y travaillant et étant en vie d’ailleurs – cf ton autre expression réductrice et ironique) – incarnant le rapport au divin, à la transcendance, (au coeur d’une capitale globalement matérialiste).

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