Le plaidoyer végane, sans complaisance ou pragmatique ?

Traduction depuis l’article du Vegan Strategist Vegan advocacy: Unapologetic or pragmatic?

Le 28 janvier 2017, j’ai eu une discussion en direct Facebook avec Casey Taft sur le thème de la défense du véganisme. Casey est le fondateur de Vegan Publishers, auteur de Motivational methods for vegan advocacy : A clinical psychology perspective, et est professeur de psychiatrie à la l’école de médecine de l’Université de Boston.

Pour ce qui est de la militance végane, Casey estime que la promotion d’un objectif final végane clair est le meilleur moyen de réduire et de mettre fin à l’utilisation des animaux et que nous devrions veiller à ne pas promouvoir ce qui contribue le plus à notre utilisation des animaux (le spécisme). Pour ma part, je crois que même s’il y a une place pour cette approche, ce n’est pas ce dont on a le plus besoin à l’heure actuelle. Je maintiens que demander aux gens de réduire leur consommation de produits d’origine animale est utile pour créer un monde végane et ne constitue pas une trahison des principes véganes ou des animaux. Cet article est en partie un résumé, en partie une analyse de la discussion que nous avons eue. Tout au long du texte, je ferai des liens vers des articles de blog connexes que j’ai déjà écrits.

Une discussion courtoise de part et d’autre

Tout d’abord, malgré nos différents points de vue, la discussion entre Casey et moi a été amicale et civilisée, et j’ai trouvé en Casey une critique respectueuse de mes opinions. Lorsque j’ai accepté la suggestion de Casey de parler, c’était pour moi mon premier objectif : avoir une discussion constructive bien que nos opinions divergent. Au niveau méta, je suis très intéressé par la façon dont des personnes ayant des opinions très différentes peuvent encore avoir des conversations courtoises (c’est un peu un des objectifs déclarés par Sam Harris pour son podcast Waking Up). En raison de nos expériences différentes, de notre éducation différente, de notre ADN différent, nous sommes tenus de vivre le monde différemment et d’avoir des opinions différentes sur bien des choses. Je crois que l’une des principales conditions pour créer un monde meilleur est que nous soyons capables de discuter de ces différences. Lorsque nous rencontrons des personnes qui ont des opinions différentes, il est important d’être charitables les unes envers les autres et de commencer par croire que l’autre personne a de bonnes intentions. Donc, je suis reconnaissant que Casey et moi ayons pu le faire.

Points d’accord

Bien que nos points de vue soient très différents, ce n’est pas que Casey et moi sommes en désaccord sur chaque question ou aspect du militantisme végane. En lisant son livre, en préparation de notre discussion, je me suis retrouvé d’accord avec un certain nombre de choses : évidemment avec l’objectif abolitionniste, mais aussi l’idée qu’en fin de compte les gens doivent voir ce que nous faisons aux animaux comme une question de justice sociale.

Je suis d’accord avec lui sur l’importance d’une conversation respectueuse mais assertive, et sur le renforcement des comportements positifs plutôt que la punition des comportements non désirés. Je comprends qu’il veuille construire un mouvement plus grand en incluant des groupes démographiques qui ont été largement exclus du militantisme végane. Je partage sa position contre la misanthropie. Je conviens que nous n’avons pas assez de recherches pour dire trop de choses avec un degré de certitude trop élevé.

Une approche pragmatique

La principale différence entre nos approches est que Casey croit que nous ne devrions jamais préconiser moins que le véganisme, et que si nous le faisons, nous trahissons les animaux, ainsi que nos convictions, et que nous pourrions ainsi saper activement notre argumentaire en faveur du véganisme. Moi, par contre, je crois qu’il n’y a, pour ainsi dire, aucune obligation morale de toujours et partout présenter le véganisme comme une obligation morale. S’il y a une obligation, c’est de faire ce qui marche.

Il est important de souligner que la stratégie que je suggère – sur ce blog, dans mes conférences et de façon plus détaillée dans mon livre How to Create a Vegan World – n’est pas la seule stratégie qui devrait remplacer toutes les autres. Il s’agit plutôt d’une stratégie complémentaire, mais – je pense – nécessaire. Je crois qu’en cela je diffère de beaucoup d' »abolitionnistes » qui croient qu’il n’y a qu’une seule bonne façon de défendre le véganisme, et qui considèrent tout ce qui est moins que cela comme une aberration à la fois inefficace et contraire à l’éthique. Il est tout aussi important de souligner que je crois au même objectif : l’idée que nous devrions cesser d’utiliser les animaux à des fins humaines et minimiser la souffrance animale.

Mon opinion, très brièvement, est qu’il est plus facile d’amener beaucoup de personnes à réduire leur consommation que d’amener beaucoup de personnes à devenir véganes, et que, par conséquent, c’est le moyen le plus rapide de faire basculer le système : les flexitariennes sont celles qui ont été et sont le moteur de la demande de produits alternatifs végétaux. Une demande plus élevée (en particulier de la part de ces flexitariennes) conduit évidemment à une offre plus importante de bonnes alternatives. Grâce à plus d’alternatives, il devient de plus en plus facile pour tout le monde de passer à une alimentation à base de plantes (voir Ce que le véganisme peut apprendre du sans-gluten) et à être ouvert aux arguments éthiques en faveur des animaux. J’insiste sur le fait qu’en plus d’essayer d’influencer l’opinion des personnes dans l’espoir qu’elles changeront leur comportement, nous devons aussi les aider à changer leur comportement en premier (manger davantage végétal, quel que soit le degré ou leur raison), afin qu’elles ouvrent plus facilement leur cœur et leur esprit à la situation horrible dans laquelle se trouvent les animaux. Un autre exemple serait aussi le cas des végétaliens soucieux de leur santé qui évoluent vers le véganisme éthique.

Ce vers quoi vous tendez dépend de la où vous en êtes. Nous sommes actuellement tellement investis dans l’utilisation des animaux, tant au niveau individuel qu’au niveau sociétal/économique, qu’il est très difficile de commencer à penser différemment à propos de la consommation d’animaux. (Une rapide introduction à mon point de vue dans cette vidéo.)

Si nous sommes d’accord qu’une masse critique de flexitariennes est importante, il est également important de voir quels arguments convainquent les personnes à réduire leur consommation de produits animaux. La santé et l’environnement semblent être des arguments efficaces dans ce contexte ; nous devrions donc les utiliser.

Le pragmatisme = trahison ?

Maintenant, Casey et d’autres sont peut-être d’accord pour dire que tout cela est peut-être vrai, mais que pour nous, végétaliens, préconiser la réduction, c’est tolérer implicitement la consommation d’animaux et minimiser la question de justice sociale qu’est le véganisme ou le droit des animaux. L’un des arguments souvent utilisés pour appuyer cette affirmation est de dire que nous ne le ferions pas dans le cas des humains. Nous ne préconiserions pas une réduction de l’esclavage, une réduction de la violence familiale, une régulation de la violence faite aux enfants ; nous demanderions que cela cesse.

Cet argument semble très élégant à première vue, mais je crois qu’il est tout à fait faux. J’ai déjà écrit à ce sujet (voir Sur la comparaison des droits des animaux avec d’autres questions de justice sociale et Les lundis sans esclavage, mais en gros, comparer, par exemple, la violence faite aux enfants ou le fait de battre sa femme en mangeant des produits animaux, c’est comparer quelque chose que 99 % des gens détestent et acceptent d’interdire complètement, avec quelque chose que presque autant de gens non seulement approuvent mais célèbrent.

Les défenseurs du point de vue de Casey peuvent alors répondre : mais peu importe ce que les gens pensent de ces questions, ce qui compte, c’est que nous pouvons comparer les animaux humains et non humains et que nous avons raison de le faire. Eh bien, je crois que si nous voulons mettre au point une approche efficace pour empêcher les gens de faire quelque chose, nous devons vraiment tenir compte de la situation actuelle de la société, et pas seulement de notre situation en tant que militantes. Comparer le fait de manger des produits d’origine animale à celui de battre sa femme sera souvent inefficace, et les gens peuvent se sentir fortement accusés et moralement mis en question (les sentiments d’hostilité ne conduiront généralement pas à des changements).

D’ailleurs, si vous croyez vraiment que ces questions sont (presque) identiques, alors qu’en est-il de ceci : que feriez-vous si vous voyiez un homme battre sa femme, ou un enfant, ou si vous voyiez quelqu’un acheter un esclave ? Si vous en aviez le pouvoir, vous l’arrêteriez, non ? Donc, étant donné que ces questions seraient comparables, êtes-vous moralement obligée d’en faire autant lorsque vous voyez des gens acheter de la viande dans un supermarché ou la préparer dans leur cuisine ? Devriez-vous saisir la viande de leurs mains ou les empêcher physiquement d’acheter ou de cuire de la viande ? Il ne me semble pas. L’analogie, comme toutes les analogies, n’est peut-être pas parfaite, mais je pense que cela montre que même nous, véganes, pensons que ces situations et problèmes sont différents. De même, bien que j’apprécie le l’expérience de Casey et tout ce qu’il fait pour les animaux et les victimes de violence familiale (et les agresseurs), je crois qu’il est problématique de comparer le traitement des agresseurs familiaux avec le traitement des non-véganes. Par exemple, Casey écrit que la plupart des agresseurs qu’il traite ont reçu l’ordre des tribunaux de le voir, ce qui est révélateur de la différence, en soi.

J’argumentais autrefois comme Casey, depuis une position de « fondement moral ». J’ai changé d’avis et d’approche après des années de plaidoyer et de campagne. L’essentiel pour moi n’est pas d’être cohérent avec mon idéologie ou mes théories, mais d’être cohérent avec les résultats. Si quelque chose donne de bons résultats, je le ferai. Je me sentirai fidèle à moi-même et à mes croyances, même si, selon certains, mon approche n’est pas conforme à l’orthodoxie végane (lire à ce propos : Véganisme : idéologie contre résultats).

Recherche sur l’efficacité

Un autre point sur lequel je ne suis pas d’accord avec Casey, c’est notre opinion à propos de la recherche effectuée par des organismes comme ACE (Animal Charity Evaluators), Faunalytics (anciennement le Humane Research Council) et d’autres. Casey a qualifié leurs recherches de pseudoscience et a décrit comment leurs études ne suivaient pas les principes de base de la science. Bien que j’apprécie le fait que, d’après son expérience en tant que professeur de psychologie clinique avec beaucoup d’expérience pratique, Casey puisse apporter beaucoup de points intéressants au débat, je suis sûr qu’il sait aussi qu’il n’est pas le seul expert. Je n’entrerai pas dans le détail des études en question, mais je ferai simplement quelques commentaires généraux à ce sujet.

Comme je l’ai dit, je conviens que nous n’avons pas été en mesure de mener assez de recherches pour énoncer beaucoup de choses avec un très haut degré de certitude. Notez que cela ne signifie pas que nous n’avons rien pour l’instant. De plus, il y a aussi beaucoup de choses que nous pouvons tirer de recherches plus générales dans des domaines comme la psychologie, le marketing et la sociologie. Il y a aussi le bon sens, et nos expériences combinées – même si nous devons être prudentes avec toutes ces sources de données et de connaissances. Quoi qu’il en soit, je suis très heureux que de plus en plus d’argent soit accordé et investi dans la recherche.

Casey semble éprouver une grande méfiance à l’égard des résultats de la recherche (effectuée principalement par les groupes susmentionnés) jusqu’à présent, notamment parce que – si je l’ai bien compris et interprété – les résultats (préliminaires) semblent souvent indiquer que les demandes incrémentielles sont justifiées. Casey s’appuie sur des théories et sur sa propre expérience qui, selon lui, pointent dans des directions différentes, basées sur des théories et des recherches psychologiques, telles que la théorie de la fixation des objectifs et le modèle transthéorique de changement (les étapes du changement). Il ne croit pas que les résultats des travaux dans ces domaines suggèrent que les demandes incrémentielles soient les plus efficaces et que, dans le cas de Faunalytics et autres, les données ont été interprétées de manière biaisée pour confirmer les opinions originelles (incrémentielles) des chercheuses. Casey parle ici principalement de l’étude Faunalytics sur les anciennes végétariennes et végétaliennes. Che Green de Faunalytics a répondu dans la section commentaire de cet article par Casey. Je ne suis pas d’accord avec les conclusions que Casey tire de la recherche – voir Que pouvons-nous apprendre de la recherche sur les ex-végétariens ?

Je pense que dans tout cela, il est utile de se demander : qu’est-ce qui pourrait nous faire changer d’avis ? J’ai l’impression que certaines personnes – je ne dis pas nécessairement Casey ici – n’accepteront aucune preuve, car les accepter irait à l’encontre de leurs théories. En d’autres termes, il n’y a aucun moyen de contredire les conclusions de ces personnes (ce qui est révélateur d’une attitude non-scientifique).

Personnellement, je fais assez confiance aux recherches effectuées par des groupes comme ACE et Faunalytics. Leurs études ont été menées dans le but précis de découvrir ce qui fonctionne, et ils n’ont aucun intérêt à se leurrer eux-mêmes. Même s’il serait sage de rester critique (comme pour tout), j’aime à supposer que les personnes travaillant sur la recherche en appuis du plaidoyer végane feraient de leur mieux pour éviter les méthodologies bancales et donc les résultats erronés.

Les grands groupes et l’argent

Je ne partage pas non plus la méfiance de Casey à l’égard des « grands groupes ». Il est tout à fait possible que de grandes organisations s’égarent et recueillent parfois simplement de l’argent pour financer leur propre existence, sans faire grand-chose pour les causes qu’elles défendent. Cependant, il n’y a évidemment aucune raison de penser que c’est toujours ou même habituellement le cas. Si une bonne organisation est capable de recueillir beaucoup d’argent, c’est une bonne chose. Les grandes organisations ont besoin de fonds pour payer leur personnel et, par conséquent, doivent recueillir des fonds. Plus un groupe peut consacrer d’heures de travail à la libération des animaux, plus les animaux seront aidés (non, tout ne sera pas fait par des bénévoles). L’argent est une ressource nécessaire non seulement pour libérer plus de temps de travail, mais aussi pour faire de la sensibilisation. Mieux nous utilisons cet argent, le plus nous pourrons en recevoir des gens, des entreprises et des gouvernements (souvent en le détournant d’autres usages, plus neutres ou moins nobles – voir L’argent de l’argent dans notre mouvement).

Concilier différents points de vue

Casey et moi avons terminé notre discussion en examinant ce que nous pouvons faire pour mieux nous entendre et pour concilier ces points de vue parfois opposés. Voici quelques idées :

  • J’ai parlé de ce avec quoi j’ai commencé ce poste : la confiance. Nous devons être capables de croire que nous avons toutes les mêmes bonnes intentions (même si aucune d’entre nous n’est entièrement pure dans ses intentions – nous sommes humaines, pas saintes). (voir aussi : Les abolitionnistes et les pragmatiques peuvent-elles jamais se faire confiance ?)
  • Nous devons également garder l’esprit ouvert et être prêts à changer d’opinion. Et, nous devons pratiquer ce que j’appelle la slow opinion.
  • Bien que certaines approches soient nettement meilleures que d’autres et que toutes les stratégies n’aient pas été créées sur un pied d’égalité, tant que nous ne savons pas exactement ce qui fonctionne le mieux, le pluralisme stratégique et le fait d’expérimenter différentes approches sont (dans une certaine mesure) de bonnes choses.
  • Il est possible que différentes approches puissent être mieux appliquées dans différents contextes. Une approche végétalienne « sans complaisance » (unapologetic) peut être utile dans les conversations individuelles où l’on voit que la personne est ouverte d’esprit, alors que les approches incrémentielles et pragmatiques peuvent faire beaucoup mieux dans le cas de tentatives pour provoquer un changement institutionnel. En effet, essayer de changer les individus (comme le font souvent les personnes qui militent seules ou les groupes locaux) est très différent de plaider pour un changement institutionnel (comme le font souvent les groupes plus grands et plus professionnels). De même, il est souvent plus efficace d’aborder les politiciens avec un message sur la santé ou l’environnement que de les aborder avec un message sur les droits des animaux ou un message végane « sans complaisance ». Comprendre ces différences contextuelles peut nous rendre plus tolérantes à l’égard d’approches auxquelles nous n’adhérons habituellement pas. (Voir aussi : La militance végane : la différence entre les individus et les groupes).
  • Ce qui est efficace est aussi une question de facteur temps. Les choses qui peuvent ne pas fonctionner (ou ne pas fonctionner de façon optimale) aujourd’hui pourraient très bien fonctionner (ou fonctionner beaucoup mieux) dans dix ou vingt ans. Je pense que pour le moment nous devrions adopter une approche essentiellement pragmatique et qu’au fur et à mesure que le temps passe et que les gens deviennent de moins en moins dépendants des produits animaux, une approche sans complaisance sera de plus en plus productive. (voir aussi : La bonne stratégie au bon moment)

Encore une fois, malgré nos différences, j’apprécie le travail que fait Casey et j’apprécie le fait que nous ayons eu une discussion constructive.

Vous pouvez suivre l’intégralité de la discussion (70 minutes) ici.

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