En faveur de l’idée d’une prédominance du bien-être dans la nature

La thèse de la prédominance de la souffrance est souvent défendue par les personnes qui s’intéressent à l’altruisme envers les animaux sauvages. Cette théorie a des conséquences importantes en éthique des populations, où, dans le cadre éthique particulier de l’utilitarisme, elle mène à l’idée contre-intuitive qu’un environnement sans vie serait préférable à la vallée de larmes que serait la nature. L’hypothèse de la prédominance de la souffrance ne paraît cependant pas beaucoup mieux fondée que l’hypothèse de la prédominance du bien-être, et adopter cette dernière semble apporter des avantages pour diminuer la réactance à l’altruisme envers les animaux sauvages.

Des conséquences pratiques inattendues

En pratique, les associations animalistes n’agissent que très peu en faveur des animaux sauvages, pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, ces associations se sont développées dans la perspective de limiter uniquement les souffrances infligées aux animaux par des activités humaines, et leur culture comme celle de leurs soutiens mettent l’accent sur cette thématique.

De plus, l’idée d’altruisme envers les animaux qui souffrent du fait de nos pratiques (essentiellement alimentaires) a longtemps été inentendable. Défendre politiquement les animaux reste encore une gageure, les pouvoirs publics accusant un sérieux retard sur la question par rapport à l’opinion publique. Dans ce contexte, tenter de diminuer le mal-être pour lequel la responsabilité humaine n’est pas en cause semble être* une idée trop ambitieuse pour bénéficier d’un soutien des associations et des interlocuteurs institutionnels (bien qu’elle ait l’avantage d’avoir peu d’impact sur les modes de vie humains).

Il existe des manières relativement simples de limiter les souffrances infligées aux animaux sauvages par les humains ou d’intervenir ponctuellement. En revanche, agir de manière systémique pour éviter des souffrances dues à la faim, la soif, la maladie et autres facteurs non humains comprend tant d’incertitudes que bien peu d’associations s’y tentent. Les associations animalistes spécialistes de la question de l’altruisme efficace envers les animaux sauvages recommandent davantage de recherche universitaire avant toute intervention supplémentaire dans la nature.

La question de la prédominance du bien-être ou de la souffrance peut sembler fondamentale lorsqu’on se demande jusqu’où pourrait mener la prise en compte des intérêts des animaux dans un cadre utilitariste. L’hypothèse de la prédominance de la souffrance appelle généralement à considérer comme souhaitable la simplification, voire  la désertification volontaire des écosystèmes. Ces conséquences sont envisagées par des philosophes théoriciens mais paraissent inacceptables aussi bien pour le grand public et les décideurs que pour les associations animalistes pragmatiques (en raison de l’incertitude susmentionnée). Pourtant, leur simple énonciation porte la défiance et le discrédit sur l’altruisme envers les animaux sauvages et sur la recherche sur la biologie du bien-être en milieu naturel, limitant le nombre de soutiens disponibles et retardant leurs avancées. Ainsi, actuellement, le seul impact concret de cette thèse est de servir de bassin d’arrivée pour une pente glissante mise en place par les opposants à l’altruisme envers les animaux. Ceux-ci peuvent ainsi prétendre que l’antispécisme qui défend aujourd’hui la fin de l’élevage en cage sera celui qui demain voudra faire de l’ensemble de la surface terrestre un jardin où toute prolifération animale serait sous contrôle humain.

Ainsi, nous nous trouvons dans une situation où cette théorie de la prédominance de la souffrance dans la nature sert à décrédibiliser les animalistes en leur imputant des intentions d’action, alors qu’aucune association en capacité d’action n’envisage d’intervention.

Au contraire de la théorie de la prédominance de la souffrance, la théorie de la prédominance du bien-être dans la nature incite à favoriser les écosystèmes riches en vie, ou à maintenir des écosystèmes existants. Maintenir un certain statu-quo a l’avantage de laisser un maximum d’options pour des décisions futures, dans l’espoir que la société humaine soit plus avancée sur les plans éthique, scientifique et technologique. Ces actions apparaissent à la fois conformes à ce que demande la prudence, l’écologisme politique, le respect de la Nature et/ou de la Création divine. 

Une théorie pragmatique

C’est pourquoi je pense que l’adoption de la théorie de la prédominance du bien-être, en tant qu’hypothèse prudente, pourrait rassurer et faciliter l’action de plaidoyer et le soutien à la recherche en faveur des animaux sauvages. Même si un jour, après des dizaines d’années ou des siècles de travail sur la compréhension du mal-être dans la nature, la théorie de la prédominance de la souffrance (et l’utilitarisme) s’avérait extrêmement probable, avoir diminué la réactance pendant des années pourrait avoir accéléré l’exécution d’actions concrètes et efficaces pour l’amélioration de la condition animale dans certains environnements naturels. L’hypothèse de la prédominance du bien-être, qu’elle s’avère juste ou non, me semble actuellement l’hypothèse la plus pragmatique pour faire avancer la prise en compte des intérêts individuels des animaux sauvages.

Bien sûr, aucune association, d’autant plus qu’elle prétend défendre une expertise scientifique, ne peut prétendre adhérer à une thèse farfelue. Cependant, compte tenu des incertitudes actuelles sur le bien-être des animaux sauvages, il me semble que l’hypothèse de la prédominance du bien-être puisse sembler presque aussi plausible (ou plutôt aussi incertaine) que l’hypothèse de la prédominance de la souffrance, et mérite que quelques chercheurs tentent de l’étayer sérieusement.

Une théorie plausible

L’incertitude de la mesure

L’estimation de l’état mental d’un animal s’appuie sur diverses observations comportementales (position des oreilles, vocalisations, mouvements…), physiologiques (rythme cardiaque, taux de cortisol, opioïdes ou dopamine…) et sur ses choix (optimisme, motivation, capacité cognitive…). Il est cependant compliqué, lorsqu’on observe un seul individu, de déterminer à quel point la faim, la soif, une maladie ou au contraire le repos ou la satisfaction d’un besoin impacte son état mental. Nous pouvons certes estimer qu’un individu agonisant éprouve un solde négatif, ou qu’un mâle en train de copuler éprouve un solde positif. Mais en dehors de ces cas extrêmes nous ne pouvons savoir si le solde de bien-être d’un individu, à un instant donné, est positif ou négatif. Il est encore plus difficile d’en approximer une quantification (au-delà du binaire positif/négatif).

En multipliant les incertitudes, l’abondance des états simultanés dans lesquels les animaux peuvent se trouver et le solde de bien-être de tous les individus sentients d’un écosystème nous est encore plus inaccessible. En l’absence de preuves expérimentales et chiffrées, la théorie de la prédominance de la souffrance s’appuie surtout sur une série d’arguments plausibles, étayés par un ensemble d’observations concrètes et de suppositions. Nous allons voir comment certaines prémices peuvent être utilisées pour dresser un tout autre tableau : celui de la prédominance du bien-être dans la nature.

La surestimation des ressentis des invertébrés et des jeunes animaux

Un des arguments les plus répandus en faveur de la prédominance de la souffrance se base sur l’abondance relative des animaux d’espèces ayant des stratégies reproductives liées à de nombreuses naissances, pour compenser une mortalité tout aussi élevée avant l’âge de la reproduction, par rapport à des espèces mettant au monde un faible nombre d’individus à chaque portée mais investissant davantage dans le soin parental.

On peut cependant se demander à quel point la sentience respective de ces animaux est développée. Il est maladaptatif pour tout organisme vivant de développer des compétences cognitives dont il n’aurait pas besoin, en raison de la demande énergétique qu’elles représentent. Il semble parcimonieux de penser que des individus à l’état larvaire vivant au sein d’un environnement riche en nourriture n’ont pas besoin de conscience pour s’orienter vers la nourriture et l’ingérer. Tout comme nous ne sommes pas conscients, la plupart du temps, du maintien de notre équilibre ou de la décomposition des actions musculaires nous permettant de mâcher, il est tout à fait probable que de nombreux petits d’animaux soient guidés par leurs instincts, pendant leur état larvaire si ce n’est pendant toute leur vie. Même en présence d’un développement neuronal assez complet, des neuro-inhibiteurs pourraient prévenir ou amoindrir la conscience de l’individu, comme c’est le cas pour le poussin dans l’œuf entre 7 et 17 jours d’incubation. Enfin, même chez des individus sentients, des envies ou des sensations peuvent être plus ou moins fugaces et plus ou moins nombreuses. Il nous est impossible de savoir si la faim que ressent un escargot avant de mourir d’inanition lui est aussi désagréable que lorsqu’un humain est dans la même situation. Il est en revanche tout à fait probable qu’il soit bien moins affecté par la mort d’un proche.

Les hauts degrés de conscience, de mémoire épisodique et de métacognition pourraient certes être des moyens de prendre du recul par rapport aux expériences que nous subissons, nous permettant de ne pas sombrer pleinement dans la détresse d’une expérience désagréable. Mais la plupart des souffrances que nous subissons en tant qu’humains sont elles aussi liées à nos capacités cognitives sophistiquées. Si un inconnu vous met une baffe dans la rue, la souffrance physique ne durera guère plus d’une minute. En revanche, le souvenir de ce moment désagréable, l’appréhension de le rencontrer de nouveau, le sentiment d’injustice ou d’auto-culpabilisation générés peuvent faire durer une souffrance psychologique bien plus longtemps que celle d’un animal vivant (davantage) dans l’instant présent.

Les moments de plaisirs semblent bien plus nombreux

Mais que vivent les animaux à l’instant présent ? Que verrions-nous si nous figions tous les individus d’un écosystème et les observions un à un ? Nous verrions que la plupart d’entre eux sont en train de ne rien faire de particulier, se déplaçant d’un point à un autre ou se reposant, immobiles. Un grand nombre de ces animaux seraient en train d’explorer ou de se nourrir, vivant au sein d’un environnement extrêmement riche en nourriture (végétaux ou matière organique des sols ou des milieux aquatiques). Combien seraient en train de mourir de soif, de faim, de maladie, d’être dévorés par un prédateur ou d’être violés ? Tous ces états décrits par des organisations telles qu’Animal Ethics ne concerneraient probablement que très peu d’individus. Même si un têtard ne vit que quelques semaines avant de se faire dévorer, il aura énormément de temps pour satisfaire ses besoins et son agonie aura été comparativement très brève.

Les théoriciens de la prédominance de la souffrance rétorqueraient à juste titre que la majorité des états mentaux désagréables de longue durée ne laissent pas beaucoup d’indices visibles. Par exemple, beaucoup d’animaux vivent dans un stress permanent de l’attaque d’un prédateur ou encore de manquer de nourriture. Mais un certain niveau de stress, non lié à des traumatismes, peut aussi être agréable. La plupart des jeux humains se basent sur la création d’états de stress et de tensions, qu’on parle des jeux vidéo, des jeux de hasard ou de la pratique de sports. On peut effectivement penser que si un animal renonce à tout plaisir, par exemple sexuel ou alimentaire, l’intensité d’une souffrance l’a plongé dans une dépression. En l’absence de ce comportement de renoncement pouvant être lié à des stades avancés de maladie ou parasitisme, la prédominance de la souffrance reste incertaine mais des considérations plus globales liées à la biologie peuvent nous aiguiller.

La prédominance du bien-être donne un avantage évolutif

Il est généralement mal-adaptatif pour les parasites, les mycoses, bactéries ou virus, de provoquer des réactions immunitaires, de faire souffrir leur hôte ou d’éventuellement le tuer. Ainsi, l’immense majorité des parasites et microbes ne provoquent pas de pathologies, et encore moins de souffrances aiguës.

D’un point de vue biologique, nous avons constaté que la santé du corps et de l’esprit sont intrinsèquement liés. Un état de souffrance psychologique chronique a tendance à générer des dysfonctionnements physiologiques, alors qu’un état de bien-être renforce aussi bien les défenses immunitaires que les comportements sexuels. D’un point de vue purement psychique, les souffrances s’accompagnent d’une ribambelle de dysfonctionnements de l’humeur, de démotivation, de diminution des capacités cognitives, de désir sexuel, etc. qui ne doivent être qu’exceptionnelles pour ne pas amoindrir les chances de succès reproductifs. Il est donc probable que la sélection naturelle ait mené à privilégier des organismes fonctionnant la plupart du temps dans un état de bien-être aussi bien physique que psychique.

Les biais des observateurs 

Les humains ont une certaine fascination pour la violence et un intérêt particulier pour l’action et les choses qui évoluent. Ainsi, nos fictions, récits historiques aussi bien que nos documentaires essaient de capter notre attention en présentant une succession d’instants fatidiques où la situation peut basculer. Notre biologie comme notre culture nous incite à ignorer un têtard qui broute une algue pendant des heures mais à porter notre attention sur le court moment où il se ferait dévorer par une truite. Nous sommes captivés par ces moments intenses et  ces périodes douloureuses, leur donnant plus d’importance qu’elles n’en ont réellement. L’absence de données chiffrées précises dans les argumentaires concernant la prédominance de la souffrance laisse libre court à nos estimations biaisées.

D’autre part, lorsque nous réalisons que nous nous sommes trompés et avons été bien trop optimistes (que ce soit par ignorance, désintérêt ou erreur d’analyse), nous avons tendance à trop noircir le tableau. Dans les milieux militants, il est fréquent que les personnes « fraichement désillusionnées » soient celles qui dressent le tableau le plus désespéré (que ce soit sur la situation du climat et des ressources naturelles, sur la domination masculine ou encore sur les possibilités d’amélioration pour les animaux d’élevage). Nous avons aussi tendance à nous juger trop durement d’avoir pensé un temps que la nature était un monde plongé dans un équilibre agréable pour ses habitants. Bien que nous ne nous soyons pas toujours rendus compte à quel point les parasitismes ou la prédation peuvent être horribles, peut-être que notre constat initial n’était pas si éloigné de la vérité.

Pour finir, grossir le trait sur la probabilité et l’intensité de prédominance de la souffrance a pu aussi servir (volontairement ou non) un but pragmatique. Lorsqu’une cause est négligée, il faut rendre compte de l’importance du problème pour convaincre de faire l’effort de sortir du statu quo. Malheureusement, en faire trop peut paralyser face à l’ampleur de la tâche et faire verser dans le fatalisme. Lorsqu’on demande à quelqu’un de résoudre un problème qu’il juge insurmontable, cette personne risque de se réfugier dans la fuite (dénier le problème) ou l’agression (rejeter le message et le messager).

Conclusion : je veux y croire

Les arguments en faveur de la prédominance de la souffrance dans la nature sont usuellement considérés comme plus plausibles. Cependant, cette théorie reste trop incertaine pour qu’une association animaliste se hasarde à des actions en découlant. Surtout, il ne faut pas non plus perdre de vue qu’une mise en pratique menant à diminuer la quantité d’individus dans un écosystème découle de la théorie éthique utilitariste, et que d’autres théories éthiques peuvent s’y opposer.

Ainsi, les associations spécialisées dans l’action en faveur des animaux sauvages se retrouvent devant des incertitudes majeures : d’une part, les actions dans la nature peuvent avoir des conséquences potentiellement incontrôlables, mais en plus les objectifs à cibler dépendent à la fois d’hypothèses controversées en éthique normative et d’hypothèses sur ce que ressentent une multitude d’animaux. Ceci explique que ces organisations demandent avant tout d’augmenter l’effort de recherche, avant de proposer des interventions pouvant impacter notablement des écosystèmes.

A titre personnel, la théorie de la prédominance de la souffrance dans la nature me semble mieux fondée que la théorie concurrente que je viens de soutenir dans cet article. Cependant, toutes deux me semblent suffisamment incertaines pour qu’il soit préférable de ne pas se prononcer sur cette question, ou même de prendre comme hypothèse de travail celle qui permet aux idées animalistes d’avancer le plus vite dans ce brouillard, plutôt qu’à celle qui semble la plus plausible.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s