Affaire Curtis : des croyances qui nous arrangent

L’effet de meute n’est malheureusement pas l’apanage des chiens de chasse. 

Depuis la mort d’Elisa Pilarski à proximité d’une chasse à courre, des personnes s’opposant à la chasse se sont saisies de cette affaire comme symbole de l’influence des chasseurs aux dépens de l’intérêt public. Selon elles, le chien qui accompagnait Elisa Pilarski serait le coupable idéal pour innocenter la meute de chiens de chasse (et donc les chasseurs). Il semble au contraire que les chasseurs aient été les boucs émissaires face à la vindicte populaire dont ils sont la cible.

Voici un petit résumé des éléments dont on dispose ce 15 avril 2021, par ordre chronologique : 

  1. Curtis serait éventuellement un pitbull importé illégalement en France, en contradiction avec les déclarations incohérentes de l’ex-compagnon de la victime.
  2. Curtis a été dressé “au mordant” par l’ex-compagnon de la victime (pratique réservée aux chiens d’attaque et extrêmement réglementée par les autorités).
  3. Curtis n’habitait pas avec la victime mais avec son ex-compagnon. Il n’était pas le chien de la victime.
  4. Curtis avait mordu Elisa en mai 2019. Celle-ci avait été hospitalisée et son compagnon avait menti sur l’origine de la blessure.
  5. Elisa Pilarski avait signalé, sur sa page Facebook et à sa mère, une altercation avec le propriétaire d’un malinois le jour de sa mort. Elle avait emprunté un chemin de forêt pour ne plus avoir à le croiser. Interrogé par la police, le propriétaire du malinois avait affirmé que ses horaires de balade ne correspondaient pas à ceux de la victime.
  6. Environ dix minutes avant sa mort, selon son compagnon, la victime l’avait prévenu  qu’un chien l’attaquait ou (selon des versions antérieures) qu’elle faisait face à plusieurs chiens menaçants.
  7. D’après l’expertise, la victime est morte à 13 h 30, heure à laquelle démarrait officiellement la chasse à courre.
  8. A 13h45, alors que monsieur Ellul est en voiture pour gagner la forêt de Retz, après l’appel de détresse d’Elisa de 13h19, il a envoyé un SMS à la victime, avec les termes suivants «je le fais piquer».
  9. L’ex-compagnon d’Elisa et son avocat ont déclaré que Curtis portait des traces de morsures. Les experts n’ont constaté aucune morsure, mais des traces de griffures à la tête que Curtis se serait infligé en tentant de retirer sa muselière.
  10. Sur les photos retrouvées dans le portable d’Elisa Pilarski, Curtis ne porte pas de muselière. Or Christophe Ellul a toujours affirmé que Curtis portait une muselière lorsque sa compagne l’a amené pour une promenade en forêt de Retz.
  11. L’ex-compagnon de la victime a déclaré avoir retrouvé le corps entouré de 15 à 20 chiens de chasse silencieux.
  12. Le corps de la victime aurait été traîné, d’après l’ex-compagnon de la victime.
  13. Aucun chien de l’équipage ne portait de traces de morsures, selon les vétérinaires missionnés par la gendarmerie. 
  14. 67 chiens ont fait l’objet de prélèvements ADN : les 5 chiens du couple et 62 chiens de l’association de vénerie Le rallye La passion. Or, le ministère public avait parlé, à l’origine, de 93 prélèvements.
  15. L’autopsie indique qu’Elisa Pilarski est décédée de morsures d’un ou plus probablement de plusieurs chiens. Le dressage de Curtis aurait dû plutôt l’amener à  mordre et verrouiller qu’à mordre à de nombreuses reprises.
  16. Curtis a mordu à trois reprises des humains depuis la mort d’Elisa, dont son maître (en arrachant son pantalon) et une bénévole du refuge où il se trouvait.
  17. Le patron des gendarmes de l’Aisne, lui-même chasseur à courre, a démissionné en janvier 2020 pour suivre son épouse dans le privé. Le procureur avait retiré le dossier Pilarski à la gendarmerie en novembre pour éviter les conflits d’intérêts.
  18. Les 2 experts mandatés par la justice affirment que toutes les morsures analysables correspondent à celles de Curtis et non à celles des chiens de meute. Ils constatent aussi que l’animal est « obnubilé par le fait de mordre, quel que soit l’objet, et ne connaît pas l’inhibition de la morsure sur les humains, même familiers ».
  19. La première avocate de Christophe Ellul, une authentique défenseuse des animaux, cesse sa collaboration avec son client en raison de « divergences de vues concernant la situation de Curtis ».
  20. Les résultats des tests ADN seront connus environ un an après la mort de la victime. Seul l’ADN de Curtis a été trouvé sur la victime.
  21. Une ex-compagne de Christophe Ellul le décrit comme un manipulateur, qui battait ses animaux entre autres maltraitances et les dressait au mordant.

Quelques hoax circulent aussi en parallèle dans les milieux animalistes. 

  • Curtis aurait été retrouvé muselé ;
  • le cadavre aurait perdu 16 kg, signe de l’intervention de plusieurs chiens.

D’autres éléments sont présentés comme des raisons de douter de l’honnêteté de l’enquête : 

  • influence politique du lobby de la chasse à courre (particulièrement auprès des gendarmes) ;
  • longueur de l’enquête ;
  • diffusion du rapport des experts lors d’un weekend chargé en actualités.

Des différences de traitement dans le milieu animaliste

Selon ce que j’ai pu constater, les personnes les plus virulentes contre la chasse et défenseures de Curtis étaient (comme souvent) les sympathisantes de la protection animale “chiens et chats”, plus proches de 30 Millions d’amis que de L214. La représentante symbolique Brigitte Bardot avait par ailleurs écrit une lettre ouverte à la ministre de l’écologie le 19 novembre en affirmant sans nuances la culpabilité de la chasse à courre.

Les associations abolitionnistes, veillant à leur crédibilité, se sont montrées beaucoup plus circonspectes sur le sujet. Le collectif Abolissons la Vénerie Aujourd’hui (AVA), très concerné par cette affaire, a eu la présence d’esprit de ne pas présenter de conclusions hâtives. Sur les groupes véganes, la majorité des membres qui s’expriment sur la question accusent par contre la chasse à courre.

A ce stade, il n’y a pas d’absolue certitude sur le fin mot de l’affaire, mais seulement de très nombreux éléments de preuve contre Curtis et des raisons de douter de la parole de l’ex-compagnon. En revanche, nous avons ici un cas d’école de raisonnement motivé et d’effet de groupe :

  • Les militant·e·s sélectionnent les faits qui les arrangent et en font la publicité.
  • Les éléments à charge contre Curtis sont ignorés ou mis systématiquement en doute.
  • Certains faits sont déformés ou même inventés pour disculper Curtis et accuser les chasseurs.
  • On accuse volontiers la justice d’être corrompue et l’on imagine un complot des chasseurs à courre, de la gendarmerie et des experts (voire des médias) pour faire porter le chapeau à Curtis. Que le complot existe ou non, nous sommes dans un cas de complotisme.
  • Les voix dissidentes sont accusées de complaisance envers les chasseurs à courre ou de se laisser berner par le complot.
  • Très peu d’interventions modèrent donc les accusations contre la chasse à courre, ce qui mène à une chambre d’écho où tout le monde semble d’accord.

Il y a eu 33 décès par suite de morsures de chiens entre 1995 et 2015, mais aucune n’a fait autant de bruit. Si les animalistes s’intéressent à ce fait divers, c’est avant tout pour des raisons politiques. Nous avons envie que la meute soit reconnue coupable et que la chasse à courre, pratique particulièrement cruelle pour les animaux traqués, soit davantage rejetée par l’opinion publique. D’ailleurs, le rejet de cette pratique (76 % des Français·e·s souhaitent son interdiction) est tel que même le grand public peut se laisser convaincre de la culpabilité des chasseurs, malgré la faiblesse factuelle de cette piste. 

Pourtant, la fabrique du doute par des animalistes, même de bonne foi, pourrait se retourner facilement contre elles et eux. Même lorsqu’elles diffusent des informations très factuelles, les associations telles que L214 sont accusées de mentir. Quand notre discours public est confronté à des personnes qui ne veulent pas nous croire (comme certain·e·s animalistes ne veulent pas croire les experts dans cette affaire), la crédibilité est très longue à construire, mais peut être détruite par un seul mensonge. Ainsi, persister dans une théorie du complot pourrait non seulement discréditer les défenseurs des animaux, mais aussi déshonorer par association des structures comme AVA ou L214, qui ont pourtant eu la lucidité de ne pas porter d’accusations hâtives (et feraient peut être bien de s’en dissocier publiquement avant que les tests ADN finissent de convaincre ceux qui ne sont pas piégés dans une bulle de filtres complotiste).
Ce cas peut aussi nous permettre de mieux ressentir et comprendre comment, par suivisme et raisonnement motivé, tant de zoophages en arrivent à dire n’importe quoi sur le véganisme et à récuser toutes preuves allant contre leurs convictions. Eux aussi sélectionnent les faits qui les intéressent (comme cet enfant australien dont on parle encore trois ans après qu’un cas de maltraitance ait été relevé) et sont pris dans une bulle de filtre où l’idéologie carniste va de soi et où les propos antispécistes sont constamment discrédités.

Illustration détournée depuis celle d’Un Monde Riant

 

4 commentaires sur “Affaire Curtis : des croyances qui nous arrangent

  1. Il existe aussi une cagnotte pour la défense de curtis 6800 € qui au début a été accusée d’être volée car celle qui la créée voulais de la transparence et a donc demander à la plate-forme de faire une vérification pour les donateurs (elle était pour la défense de curtis a la base) mais le maître de curtis a fait une grosse campagne de denigement sur cette femme qui a subi harcèlement et menaces, cette cagnotte a été versée finalement sur le compte de la sœur de monsieur et on en a plus jamais entendue parler. Donc la transparence on repassera…

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  2. 14. erreur de comptage expliquée par la suite (double comptage)
    15. les chairs cèdent plus vite qu’un boudin de mordant, le verrouillage est une légende, et le chien doit reprendre son souffle, il est resté + d’1heure avec la victime. Celle-ci s’est défendue et débattue au départ… Il y a de nombreuses vidéos et photos (et témoignage) où on voit le chien détruire des objets (ballon, pare choc, pneu, panier, bras + jambes de Ellul)… il n’y a pas de cran de sureté « verrouillé » chez un chien.
    17. Métras n’est pas un chasseur a courre, il a été invité à titre ponctuel ce jour là avec sa famille à suivre le déroulement d’une chasse. Aillant des rapports avec les chasseurs dans le cadre de son job via le plan Diane

    Et 2-3 autres points plus anecdotiques sur lesquels je ne vais pas m’attarder…
    Attention au cherry-picking ! 😉

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