La lutte identitaire

Le terme identitaire est rarement revendiqué par les luttes progressistes. Pourtant, la démarche identitaire est assez classique dans le cadre de nombreuses luttes se revendiquant plus facilement anti-oppressions. Cet article définit quelques caractéristiques idéologiques et pratiques des luttes identitaires, afin d’en discuter l’efficacité, plus particulièrement dans le cadre du mouvement animaliste.

Qu’est-ce que la démarche identitaire ?

Le terme identitaire correspond à la volonté d’un groupe politique de forger ou sauvegarder une identité commune. En France, les groupes se revendiquant identitaires revendiquent en général la sauvegarde d’une identité nationale ou régionale qu’ils jugent menacée. Dans le cadre des luttes visant à étendre les droits de minorités politiques, les luttes identitaires correspondent à la démarche d’unité d’un groupe, à la création d’une conscience de classe, pour établir un rapport de force. Ce besoin de cohésion peut être une réponse à la préexistence d’un autre groupe adverse mais peut aussi s’accompagner de la création théorique de l’identité adverse, dont l’identité n’était pas conscientisée par ses membres. L’archétype de la démarche identitaire se retrouve dans le marxisme, avec la prise de conscience d’intérêts communs à tout le prolétariat et l’instauration d’une lutte des classes. Si actuellement la tendance dans les luttes progressistes est plutôt à opposer une classe oppressée à une classe d’oppresseurs, la lutte animaliste se singularise par une identité d’alliés des animaux en opposition aux oppresseurs (consommateurs de produits animaux, carnistes défendant cette consommation ou professionnels de l’exploitation animale).

La démarche identitaire diffère d’autres formes de luttes (par le changement culturel ou le réformisme économique et législatif, par exemple) à la fois par la façon dont le problème est posé (celui d’un groupe dominant ou oppresseur profitant d’une situation en sa faveur et défendant le statu quo) et par les actions entreprises pour faire évoluer la situation.  Alors que les autres approches tendent principalement à trouver des terrains d’entente et des compromis afin de faire évoluer petit à petit la société vers l’objectif, l’approche identitaire tend à souligner les points de divergence, à dévoiler les oppositions politiques et à les renforcer afin de susciter un rapport de force.

Sur la plupart des questions politiques, y compris l’animalisme, les militantes et militants de chaque camp ne constituent habituellement qu’une infime minorité de la population. Pour les 99 % d’autres personnes, la question du bienfondé de l’exploitation animale ne se pose pas, ou ne se pose qu’en termes individuels, sans désir particulier de provoquer un changement social. La démarche identitaire veut mener ce « ventre mou » à prendre position pour ou contre le changement social proposé et sortir du statu quo .

Modalités d’actions identitaires

Pour atteindre cet objectif, les militantes identitaires…

Établissent des symboles identitaires permettant de s‘identifier au groupe (drapeau, logos, vocabulaire spécifique mais aussi pratiques et modes de vie[1]).

Pratiquent un entre soi militant, y compris par endogamie et dans les temps de loisir.

Valorisent leur propre camp pour renforcer sa cohésion, développer les liens entre membres du groupe, créer des systèmes de références communes, ancrer les systèmes de croyances éthiques et une idéologie cohérente. Cette valorisation permet aussi de diminuer la porosité entre les groupes adverse et allié en préservant la certitude d’être dans le bon camp. Le statut de victime est valorisé et les militantes ayant subi la répression en tirent une fierté. La parole issue du camp allié est valorisée comme étant bien informée, alors que la parole du camp adverse est jugée erronée (plutôt que des positions découlant de valeurs morales ou d’un système moral différent) voir illégitime (en raison d’un point de vue qui serait nécessairement davantage biaisé ou mal informé). Alors que les torts du groupe adverse seront mis en exergue, les torts du groupe allié seront tus ou minorés (responsabilité des tendances confrontationnelles dans la répression légale et la végéphobie, problème de la souffrance infligée par des animaux non humains…).

Les opinions mesurées ou acceptant comme valides certains arguments du groupe adverse sont perçues comme suspicieuses voir dangereuses (« problématiques »). Des normes et des interdits pénalisant le camp adverse sont établis unilatéralement, toujours en faveur du camp allié (modification du langage, relativisation de l’atteinte aux biens, doubles standards sur l’argumentation ou l’utilisation de la violence…).

Diabolisent le camp adverse pour susciter une indignation morale et mobiliser contre lui. Le déterminisme social est minoré et les adversaires sont essentialisés (monstres, sadiques…). Les nuisances infligées et la domination du groupe minoritaire sont considérées comme délibérées et les violences à l’encontre des membres du groupe dominant sont considérées comme plus légitimes (car servant une cause juste ou étant issues de frustrations compréhensibles). Dans le contexte animaliste cette diabolisation est cependant rendue un peu plus difficile par le fait que les militantes soient pour l’immense majorité d’anciennes zoophages, mais s’exerce sur les professionnels de l’exploitation animale ou les amateurs de chasse ou de corrida.

Encouragent les gens à choisir leur camp à travers des discours incendiaires, des dégradations matérielles ou des agressions physiques face auxquelles il est difficile de rester neutre.

Risques engendrés ou renforcés par cette démarche

En créant une identité distincte du reste de la population, la démarche identitaire suscite spontanément ou volontairement la création d’une identité adverse. Cette identité adverse n’était  pas forcément consciente tant qu’elle n’était pas questionnée par la lutte. Par exemple, plus l’identité végane est affirmée, plus nous rencontrons d’opposition politique carniste et anti-végane. À la fierté d’être véganes, l’opposition répond par la fierté de manger des animaux, d’être dans la norme ou même d’être insensibles à leur exploitation.

La théorisation d’un « camp du bien » où les individus ont choisi de ne pas participer à l’exploitation animale et font preuve de nombreuses vertus (altruisme, attachement à la justice, indépendance d’esprit, contrôle de ses instincts, ouverture d’esprit…) provoque un rejet de la bienfaitrice.
La théorisation d’un « camp du mal » égoïste voir cruel, n’assumant pas les conséquences de ses actes et incapable de se soustraire à la pression sociale normative, accroît la défiance vis-à-vis des militantes et de leur discours, ainsi que le besoin de se défendre contre elles. Plusieurs des conséquences négatives de la confrontation ont été abordées dans cet article. Les effets principaux étant une difficulté accrue à influencer le public et une augmentation du coût social à sympathiser avec la cause animale, pénalisant le développement du mouvement animaliste. Pour prendre deux exemples pas si caricaturaux, un public échaudé peut refuser d’acheter des frites étiquetées comme véganes et s’opposer à des réformes proposées par des écologistes par peur d’alimenter la transition vers le véganisme.

Le fait de refuser de prendre en compte la parole et les aspirations de ceux et celles que nous cataloguons comme « adversaires », ainsi que leur diabolisation, décourage le dialogue et la recherche de compromis de leur part, au profit de la confrontation.

La pratique de l’entre soi militant et la censure des opinions divergentes crée une bulle sociale nous empêchant de comprendre le grand public. Sans comprendre les arguments qu’on nous oppose, les réticences face aux changements que nous souhaitons amener, comment sont perçues nos actions et nos discours et quelles sont leurs conséquences, nous risquons de persister dans des stratégies d’influence sous-optimales voir contre-productives.
Percevoir toute remise en question (y compris depuis notre propre camp) comme étant une attaque rend encore plus difficile l’adaptation et l’amélioration du mouvement.
Cet aveuglement face aux conséquences négatives, intrinsèque à la démarche identitaire, explique que puisse se maintenir un dogme identitaire quels que soient les résultats obtenus.

Enfin, la diabolisation de nos adversaires consiste bien souvent à faire pointer des responsabilités individuelles, ignorant le construit social qui a amené telle ou telle personne à consommer du foie-gras, à choisir le métier d’éleveur ou à défendre l’industrie de la viande à l’Assemblée Nationale. Ce faisant, nous ne voyons plus comment les changements contextuels (structurels ou culturels) pourraient provoquer des changements massifs dans les pratiques et les opinions.

Facteurs d’efficacité

Suivant la situation initiale et comment les forces politiques s’organisent, dévoiler les oppositions politiques afin de susciter un rapport de force peut permettre de sortir du statu quo, ou au contraire mener à l’écrasement durable de toute velléité de changement.

Pour être efficace, le rapport de force obtenu doit être en faveur du changement qu’on souhaite insuffler à la société. Un premier facteur de réussite concerne le nombre de personnes qu’on parvient à mettre de son côté lorsqu’on trace la ligne entre partisans et opposants : que ce soit en raison du nombre de personnes se reconnaissant comme victimes d’une injustice (comme lorsque la bourgeoisie a rallié la paysannerie dans la lutte contre la noblesse française) ou du soutien de la population à une minorité politique (comme ce fut le cas en Europe lors des luttes contre l’esclavage humain).
Dans le cadre du mouvement animaliste, renforcer les identités contre l’exploitation intensive des animaux, la chasse ou la corrida pourrait être très utile pour accentuer le rapport de force, à priori largement en faveur des animaux, et ainsi accélérer les progrès. Pour ce qui est de l’abolition de l’exploitation animale, renforcer les identités risque plutôt d’augmenter la pression contre les abolitionnistes, qui représentent au mieux 30 % de la population. Au contraire, cela constitue une bonne affaire pour les opposants politiques qui pourront mobiliser contre la minorité abolitionniste afin de limiter son pouvoir de nuisance et étouffer son développement par l’augmentation des pressions sociales à son encontre (dans la loi, dans les médias mais aussi dans les esprits).

Un second facteur de réussite va être la facilité d’adoption d’un camp plutôt qu’un autre et sa désirabilité sociale. Imaginez que vous appartenez au ventre mou sur une question, mais que deux camps identitaires s’affrontent sur une question très importante à leurs yeux (mais dont vous vous moquiez jusque-là) et vous demandent de prendre parti. Par exemple, l’un est convaincu qu’il faut ouvrir les bananes par la tige (les gros-boutiens) et l’autre par la queue (les petit-boutiens). Si tout votre entourage est fier d’être gros-boutien et que vous-même avez l’habitude d’ouvrir la banane par la tige, les petit-boutiens auront beau démontrer l’avantage d’ouvrir la banane par le petit bout, il y a de grandes chances que vous adoptiez pour la facilité d’adopter l’identité gros-boutienne (ce qui en plus confortera le choix identitaire de vos proches).
Imaginez maintenant que quand ce débat portant sur la méthode d’ouverture des bananes arrive à vos oreilles, vous découvrez que vos proches gros-boutiens admettent que les petits-boutiens ont plutôt raison et que dans l’absolu il vaudrait mieux que tout le monde ouvre sa banane par le petit bout, même si eux déclarent avoir du mal à se défaire de leurs habitudes. Il est alors bien plus probable que vous trouviez séduisant de devenir vous-même petit-boutien.

L’identitarisme va donc avoir tendance à déclencher un cercle vicieux pour une identité qui demande de gros efforts à l’adoption (ex : si pour être un « vrai » abolitionniste il faut forcément tirer un trait dès maintenant sur sa consommation de produits animaux et se marquer un « 269 » au fer rouge, entraînant incompréhension et rejet jusque parmi vos amis) ou au contraire un cercle vertueux pour une identité désirable (ex : être reconnu comme progressiste et bienveillant parce qu’on souhaite une évolution collective vers la fin de l’exploitation animale, et que, comme il sera bien plus facile d’être végane lorsque tout ce qu’on trouvera dans les magasins et restaurants le sera, il n’est pas question d’insister pour que quiconque le soit dès maintenant).

Comment construire un mouvement abolitionniste non identitaire ?

Choisir un vocabulaire limitant l’identité pour désigner les militants et les non militants. Se désigner comme personnes qui militent pour les animaux permet d’incorporer beaucoup plus de monde que de se désigner comme véganes. Éviter de désigner des ennemis dans la population générale limite le renforcement de l’opposition, que ce soit en évitant d’utiliser les étiquettes péjoratives comme « spéciste » (et donc antispéciste) ou encore « carniste » lors de communications envers le grand public.

Le vocabulaire spécifique, compris essentiellement par les membres de notre groupe, est aussi à éviter pour ne pas susciter l’incompréhension et paraître plus étrange(r)s que nous ne le sommes. Les néologismes (ex : zoonimaux), le vocabulaire peu usité en dehors du mouvement (ex : carnisme) et les expressions inhabituelles pour désigner les choses (chair animale au lieu de viande) sont donc à utiliser en connaissance de cause (avec parcimonie, surtout quand on s’adresse au grand public). Réformer le vocabulaire petit à petit peut être très efficace, y compris pour introduire de nouveaux concepts, mais mieux vaut éviter de concentrer trop de bizarreries dans un même discours.

En toute occasion, il est utile de remettre à leur place les gardiens de clubs (ou gate keepers) au sein de nos groupes militants, c’est-à-dire celles et ceux qui prétendent déterminer qui est en droit de militer pour les animaux et qui n’est pas en droit de le faire, ou qui prétendent pouvoir remettre des certificats de « vrais » véganes, abolitionnistes, antispécistes, etc… Ces gardiens du temple rejettent des bonnes volontés alors que les animaux ont besoin de toute l’aide possible, font en sorte que d’autres ne se sentiront jamais légitimes à nous rejoindre et font passer le mouvement animaliste pour un club d’ascétiques intransigeants plus intéressés par se montrer eux-mêmes meilleurs que les autres que par le sort des animaux.

Se méfier de l’entre soi militant, qui peut bien sûr être reposant dans une société plutôt hostile à l’abolitionnisme, mais peut facilement nous faire perdre de vue ce qui est considéré comme une norme (plus ou moins prescriptive) dans la population générale. Sans ça, il nous est facile d’adopter des actes et des discours ridicules voir offensants sans même le vouloir, simplement parce que ce qui va de soi entre militantes et correspond à nos idéaux de justice peut être très éloigné du bon sens commun. Au contraire, prêtons une oreille à ce que pensent le grand public et même nos opposants, car il est bien possible que nous ne parvenions jamais à rien sans eux.

[1] Si la pratique du boycott revêt une importance particulière au sein du mouvement abolitionniste, c’est en partie à cause du symbole de ralliement qu’il constitue.[retour texte]

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