L’utilisation des analogies par les animalistes (version longue)

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Le mouvement animaliste abolitionniste utilise fréquemment des analogies et des comparaisons dans son plaidoyer pour les animaux[1]. Ces analogies sont souvent des sources de critiques internes comme externes au mouvement, accusant certains animalistes d’ignorer les intérêts des minorités humaines tout en instrumentalisant leurs luttes. Cet article présente d’une part l’utilité de ces analogies pour le mouvement animaliste et d’autres part les réactions de rejet qu’elles suscitent, parfois au point de les rendre contre-productives.

Comparer peut vouloir dire opposer ou assimiler

Comparer, c’est examiner les rapports de ressemblance et de différence entre une chose et une autre, entre une personne et une autre. En particulier, une analogie est un rapport de ressemblance entre deux choses, sur un ou plusieurs point communs.

Mais selon un sens secondaire, plus fréquent en anglais qu’en français, comparer c’est aussi décrire comme similaires ou identiques. Le terme “comparer” rentre donc dans cette catégorie de mots assez polysémiques pour dire une chose et son contraire, pouvant donner des phrases absurdes telles que “c’est différent, on ne peut pas comparer”. Ce double sens n’est pas anecdotique et reflète la plupart des problèmes de communication lié à l’utilisation de comparaisons.

Malheureusement, le terme comparer n’a pas de synonyme permettant de le remplacer simplement lorsqu’il est utilisé dans son sens premier (bien qu’il puisse être remplacé par des expressions comme “présenter les points communs” ou “pointer les différences”). Par souci de clarté, ce texte n’utilisera jamais “comparer” au sens secondaire, le remplaçant par des synonymes tels que “assimiler”, “identifier” ou encore “confondre”.

À quoi sert une analogie

Un support à la réflexion

Les analogies sont à la base des raisonnements par induction : on remarque des similitudes entre plusieurs faits et à partir de là on essaye d’en tirer une règle générale (sans exception) ou une tendance (s’il existe des contre-exemples). Par exemple, la réussite de l’implantation de la technologie nucléaire en France et l’échec de l’implantation de l’agriculture OGMs, toutes deux confrontées à une opposition en faveur de la Nature, peuvent donner des indices sur les critères de réussite pour une technologie émergente jugée « non naturelle ».

Dans le cadre des luttes contre les discriminations, les analogies jouent un rôle central puisque affirmer l’existence d’une discrimination revient à dire “tel individu n’aurait pas été traité comme ça s’il était comme tel autre individu” (s’il avait la même corpulence, la même ascendance, la même orientation sexuelle, etc.). En particulier, l’antispécisme dénonce la différence de traitement, pour des individus présentant des caractéristiques cognitives proches, sur la base de leur espèce.

Une analogie peut aussi être utilisée pour réfuter une règle générale. Voici quelques exemples proposés par Insolente Veggie.

Les principes moraux des carnistes (et leurs conséquences ).

L’utilisation de l’émotion comme un signal d’alerte

Une analogie peut aussi être utilisée pour impacter émotionnellement une personne en faveur ou en défaveur d’un des éléments de comparaison. On peut par exemple dire que les animalistes tentent de partager le plus largement possible leurs idées, comme les philosophes des Lumières ou comme les témoins de Jéhovah.

En prenant pour principe que les interlocuteurs sont opposés à une chose (le viol, l’esclavage humain, le racisme…) certaines comparaisons sont utilisées afin de disqualifier par association une pratique nuisant aux animaux. Cet effet ne concerne plus la rationalité logique de l’interlocuteur en facilitant des raisonnements par induction, mais court-circuite ce long processus en lui faisant ressentir intuitivement que certaines pratiques sont mauvaises[2].

Le contournement du processus rationnel peut s’avérer particulièrement salutaire lorsqu’il est question de réviser nos comportements. La manière dont nous agissons et les opinions auxquelles nous adhérons sont intimement liées. Bien souvent, après avoir adopté un comportement par mimétisme social sans trop nous en rendre compte, nous rationalisons a posteriori ce comportement lorsqu’il nous est demandé d’expliquer pourquoi nous agissons de la sorte. Plus un comportement nous est confortable et difficile à abandonner, plus nous nous attachons à trouver des raisons pour préserver le statu-quo. L’appel à nos émotions peut alors nous permettre de contourner cette barrière, nous toucher intimement pour nous faire réaliser que quelque chose ne va pas et que nous devrions réviser nos opinions.

Des analogies particulièrement utiles à l’animalisme

La défense des animaux d’élevage est une lutte émergente et relativement mal comprise. L’expliquer à travers des analogies permet aussi d’illustrer par des exemples connus un discours qui, sinon, resterait très théorique. Pour prendre une analogie : pour décrire un zèbre à quelqu’un qui n’en a jamais vu, il est beaucoup plus simple de dire que les zèbres ressemblent à des chevaux rayés en blanc et noir que de se passer de toute comparaison.
Ceci, en particulier, explique que de nombreuses luttes émergentes aient imité les vocabulaires des luttes mieux instaurées. Par exemple, toutes les appellations de discriminations finissant en -phobie sont des termes récents basés sur le terme plus ancien xénophobie. Le terme sexisme lui-même est probablement inspiré du terme racisme.

Les analogies permettent également de souligner les points communs pertinents (sentience, capacité à éprouver des émotions…) entre des individus dont nous respectons plus ou moins les droits fondamentaux (les humains) et ceux pour qui nous devrions le faire. Sur un plan émotionnel, l’identification à travers des analogies de comportement (allaitement, soin porté aux autres, jeu…) facilite l’empathie vis-à-vis des victimes et donc la sortie de l’indifférence à leur sort.

L’animalisme abolitionniste s’oppose de plus à une occultation inouïe. L’idéologie carniste est si puissante qu’elle était même parvenue, il y a encore peu de temps, à pleinement objectifier et dénier la sensibilité de ses victimes. Cette idéologie a, entre autres, la particularité d’être appuyée par la normalité d’une domination humaine totale, réaffirmée quotidiennement à chaque repas par l’immense majorité de la population des pays riches. Face à une idéologie et des pratiques si bien installées qu’elles vont de soi, les analogies à d’autres injustices ou d’autres luttes nous permettent de souligner les incohérences à condamner certaines discriminations arbitraires tout en adhérant au spécisme, ou à louer la compassion tout en nous montrant impitoyables envers les animaux que nous consommons par confort alimentaire.

Conséquences négatives des analogies

Sous-estimation des points sur lesquels ne portent pas l’analogie

Lorsqu’on fait porter une analogie sur un ou plusieurs points communs afin d’appuyer une hypothèse, il est facile de négliger des différences pertinentes. Par exemple, les analogies entre l’animalisme et d’autres mouvements politiques visant à établir des stratégies militantes doivent prendre en considération un rapport de force très défavorable, la difficulté de témoignage ou de résistance des victimes ou encore l’importance quotidienne que revêt l’exploitation animale pour ceux qui en profitent.

La qualité argumentative d’une analogie dépend donc d’une part de la pertinence des similitudes qu’elle souligne et d’autre part de la vigilance face aux différences qui pourraient fausser les conclusions.

Des analogies en défaveur des humains comparés à des animaux

La domination humaine sur les animaux est si bien acceptée dans nos sociétés que les analogies, voire les assimilations, de certains groupes sociaux à des animaux non humains ont très souvent été utilisées pour rendre acceptable la violence à leur encontre. En raison du spécisme imprégné dans notre société, nous redoutons de voir soulignées nos similarités avec les autres animaux (et particulièrement avec les animaux d’élevage ou nuisibles). Par ailleurs, plus nous avons intégré l’idée de notre supériorité humaine, plus nous trouvons ces comparaisons insultantes.

L’animalisation des victimes est particulièrement présente dans le cadre du racisme, en identifiant des noirs à des singes, les Tutsis à des cancrelats, des Arabes à des rats, etc..  Ainsi, le traumatisme intergénérationnel laissé par des crimes passés et la menace actuelle de discriminations liées à l’animalisation mène certaines personnes appartenant à des minorités politiques à rejeter particulièrement vivement le rappel de points communs avec des animaux non humains.

De nos jours, on tolère moins que par le passé les discriminations fondées sur la teinte de la peau, la nationalité, le sexe, l’extraction sociale, la maladie ou le handicap, ce dont on peut se réjouir. Cependant, cet élargissement du cercle des égaux en droits s’est opéré en invoquant notre commune humanité. Pour ce faire, les mythes glorifiant la spécificité humaine ont été mobilisés, de sorte que l’intégration des uns a été fondée sur l’exclusion des autres. Les droits de l’homme (masculin et occidental), puis les droits humains, se sont fondés sur l’idée que l’appartenance d’espèce justifiait en elle même une égalité de traitement. Ainsi, les analogies négligeant la différence d’espèce entre les victimes semble fragiliser la base théorique de l’humanisme inclusif et créent un rejet particulier parmi les groupes militants qui en sont issus.

En appelant à traiter de manière similaire des cas similaires, les animalistes voudraient évidemment que rien ne soit retiré aux humains, mais que les autres animaux bénéficient de la même bienveillance qu’eux. Il est difficile de croire que des humains soient assez attachés aux pratiques spécistes au point de traiter les groupes humains minoritaires comme on traite actuellement les animaux exploités pour leur chair. Cependant, l’histoire récente des crimes contre l’humanité et la persistance des discriminations entre humains nous montrent que les comparaisons entre humains et animaux peuvent mener à rendre aussi banals les sévices envers les humains que le sont ceux envers les autres animaux.

Mise en concurrence des luttes

Souligner les similitudes entre les injustices ou les souffrances subies par les humains avec celles subies par les autres animaux peut aussi faire craindre une hiérarchisation des priorités en défaveur des luttes humanistes. Les personnes qui militent, y compris contre des injustices qu’elles-même subissent, le font toujours par altruisme envers les victimes. Or, il est séduisant d’agir là où nous pouvons avoir le plus grand impact positif, là où nous pouvons faire la plus grande différence pour le plus grand nombre de victimes. Ainsi, certains militants ne se privent pas de railler la défense d’individus plutôt privilégiés lorsqu’ils subissent des injustices jugées dérisoires comparées à celles d’autres victimes[3].

Mais face aux mutilations, à l’enfermement à vie dans des conditions épouvantables, à l’eugénisme menant à des malformations douloureuses mais rentables et aux tueries de masse dont sont victimes les animaux exploités, rares sont les humains plus mal lotis. Pire, pour les militants adhérents à la théorie identitaire selon laquelle une lutte politique se doit de constituer une identité opprimée pour s’opposer à un groupe oppresseur (dont les souffrances sont parfois méprisées), les humains font tous partie du groupe oppresseur. Ainsi, non seulement la comparaison des torts subis par les animaux d’élevage et les humains risque de faire paraître la lutte animaliste comme prioritaire, mais en plus cela pourrait faire craindre à certains militants que les intérêts humains en viennent à être méprisés. Loin d’être l’apanage de quelques personnes vindicatives sur Twitter, cette crainte d’un animalisme en défaveur des luttes d’émancipations humaines (“anti-humaniste”) est déjà relayé depuis longtemps par des intellectuels médiatiques tels que Luc Ferry ou récemment Ariane Nicolas.

Réactances spécistes

L’une des critiques les plus fréquentes à l’égard des comparaisons animaux/humains faites par les animalistes porte sur le fait qu’elles soient “indécentes” (exagérées et contraires à la bienséance) ou “offensantes”. Cela peut s’expliquer d’au moins deux manières :

  1. l’offense d’être rapproché sur certains points à des individus considérés comme inférieurs (les animaux non humains)[4] ;
  2. l’offense d’être rapprochés sur certains points à des persécuteurs de minorités humaines (sexistes, esclavagistes, etc.).

Dans ces deux cas, il est cohérent que les humains issus de minorités politiques ressentent en moyenne une plus forte réactance :

  1. dans le premier cas car l’animalisation est un instrument des injustices qu’ils subissent ;
  2. dans le second cas car le vécu des injustices provoque un plus grand rejet des persécuteurs.

Quelle que soit sa cause, la réactance provoquée par les analogies peut facilement en faire des outils de communication contre-productifs pour les animaux, comme ça a été abordé précédemment sur ce même blog. Face à des accusations, nous cherchons à conforter notre estime personnelle en trouvant des excuses à notre comportement. Le sentiment d’être attaqués nous mène à nous défendre et à rejeter les militants et leur message.

Parfois, nous n’avons aucun mal à faire la différence entre une simple analogie et une assimilation. Quel buveur de bière trouverait cette analogie offensante ?

La défense face à ces analogies vécues comme des attaques consiste bien souvent à souligner les différences entre les situations où les victimes sont humaines et celles où elles ne le sont pas. Souligner ces différences vise à affaiblir la pertinence argumentative des analogies voire à prétendre qu’elles rendraient ces situations non comparables. En préjugeant de la bonne foi de ces critiques, on peut supposer qu’il s’agit là d’une profonde incompréhension des analogies utilisées par les militants, d’une confusion entre analogie et assimilation, qui mène toutefois à discréditer toute analogie menaçant l’exceptionnalisme humain.

On peut se demander si certains véganes ne font pas exprès de renforcer la confusion entre analogies et assimilations…

Communiquer en fonction du public

Que les réactions de rejet à l’encontre des analogies témoigne du spécisme des personnes ou de la société dans laquelle elles évoluent ne doit pas empêcher leur prise en compte. La conséquence négative la plus directe pour les personnes qui se sentent attaquées par ces analogies, est que leur réactance s’accompagne de souffrances psychologiques (colère, peur, tristesse…).
Au delà de ça, les humains victimes de l’idéologie spécistes à travers l’animalisation des minorités politiques, risquent effectivement d’être davantage discriminés lorsqu’un discours militant mal maîtrisé encourage malgré lui cette animalisation.

L’antagonisme créé vis-à-vis des animalistes et de l’animalisme lui-même peut enfin avoir un coût d’opportunité très élevé en nous empêchant d’améliorer le sort des animaux exploités. Chaque année de perdue par la cause abolitionniste se traduit par des centaines de milliards d’animaux tués pour satisfaire la consommation humaine. À plus court terme, un mouvement rejeté par la population et en particulier par des individus politiquement influents, pourrait rencontrer des difficultés à promouvoir des réformes améliorant légèrement la condition ou épargnant l’élevage à des millions d’animaux par an.

En tant qu’outil de communication, les analogies ont des effets négatifs et positifs qui dépendent du contexte. Une même analogie, face à des publics différents, peut aider à faire comprendre les injustices subies par les animaux, ou au contraire susciter une vague d’indignation et de rejet du discours animaliste. Certaines précautions peuvent limiter les risques liés à l’utilisation d’analogies dans un discours animaliste :

  • accompagner nos analogies de condamnations explicites de l’animalisation des minorités politiques humaines pour éviter que notre discours ne renforce les injustices qu’elles rencontrent ;
  • préciser les limites de l’analogie pour éviter la confusion avec une assimilation ;
  • éviter d’utiliser ces analogies face à un public qui pourraient se sentir spécifiquement visé ou dans des situations spécifiques où elles pourraient détourner l’attention d’autres luttes ;
  • éviter d’utiliser ces analogies dans un cadre particulièrement conflictuel, face à un public cherchant des prétextes pour s’attaquer au discours animaliste et conforter son spécisme.

Le discours animaliste s’oppose aux normes morales en vigueur et conteste radicalement des comportements très ancrés. Ajoutons qu’il réfute les bases théoriques de l’humanisme (inclusif), et nous comprenons pourquoi il se heurtera quoi que nous fassions à une forte résistance. Il s’agit donc de faire la part des choses pour limiter l’opposition au mouvement animaliste sans pour autant se priver totalement d’outils essentiels au plaidoyer pour les animaux.

Illustration : Page facebook Kinder World

[1] Les analogies les plus utilisées et décriées sont entre autres celles entre spécisme, racisme et sexisme ; esclavage humain et élevage ; Shoah et exploitation animale ; viol des femmes et insémination artificielle des vaches ; capacités cognitives des humains souffrant d’un handicap mental grave et capacités cognitives des animaux non humains…  [retour texte]

[2] Les méthodes de communication basées sur l’émotion sont souvent décriées dans le milieu militant, mais aussi dans la société, en ce qu’elles relèveraient de la manipulation. Pour autant, je pense que le mouvement animaliste abolitionniste a longtemps péché par sa négligence de ce pan de la communication, et que des méthodes émotionnellement impactantes comme les vidéos L214 ont largement fait leurs preuves. Par ailleurs, cette critique s’étend rarement aux publicitaires qui ne s’attardent pourtant que très rarement à réellement argumenter la qualité de leurs produits et privilégient très souvent le registre émotionnel. [retour texte]

[3] Comme certains antiracistes peuvent trouver risibles les injustices rencontrées par les blancs ou comme certaines féministes peuvent déconsidérer celles rencontrées par les hommes, la comparaison des injustices humaines et non humaines pourraient mener à juger l’animalisme comme étant prioritaire sur les autres luttes. Pour les antispécistes, il ne s’agit évidemment pas de reproduire le spécisme, où une souffrance subie par un humain serait systématiquement considérée comme moins importante qu’une souffrance d’un autre animal, mais bien à prendre chaque injustice ou souffrance en compte, indépendamment de l’espèce de la victime. [retour texte]

[4] Un juif qui trouverait insultant que le terme génocide soit utilisé pour désigner ce qu’ont subi les Tutsis ne le ferait pas en tant que juif, mais en tant que raciste. Lorsqu’un humain noir trouve insultant qu’on parle d’esclavage animal, ce n’est pas autant en tant que noir mais qu’en tant que spéciste. Même si d’un point de vue antispéciste les comparaisons entre humains et autres animaux ne sont pas insultantes, elles peuvent insulter toute personne croyant en une suprématie humaine sur les autres espèces. [retour texte]

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