Que serait un monde végane dans une société post-effondrement ?

Comme le rappelle souvent la Fédération Végane, il n’est possible de ne plus utiliser de produits animaux tout en vivant en bonne santé que depuis une soixantaine d’années, avec la maîtrise de la production de vitamine B12. Cependant, les produits animaux restent utilisés dans quasiment tous les secteurs industriels. D’ici à ce que la société prenne enfin en compte les intérêts des animaux et leur donne des droits fondamentaux, il est fort probable que notre société industrielle se soit effondrée, ou réformée en profondeur afin de s’adapter à la dégradation des milieux et à la fin des ressources aisément accessibles (pétrole, minerai…). La fiction qui va suivre envisage ce que pourrait être une société post-effondrement ayant choisi le véganisme.

La surpopulation, la diminution de l’accessibilité des ressources, l’effondrement d’un système économique basé sur la croissance, le changement climatique, les déplacements de population et toutes les instabilités politiques qui en découleront vont mener à une période de changements culturels intenses. Lorsque nous aurons touché le fond, la société qui se relèvera du choc aura peut-être continué le progrès moral nous ayant déjà amené·e·s à élargir notre cercle de compassion à l’extérieur des murs de nos cités, à d’autres nations, à d’autres ethnies et à certaines autres espèces.

Dans un tel contexte, serait-il possible de se passer de l’exploitation animale ?

Historiquement, l’élevage a été utilisé pour bien plus de choses que la simple production de chair, d’œufs et de laitages. Les animaux et leurs productions ont été employés pour l’habillement, le transport, le travail des champs ou encore la fertilisation. S’il est relativement facile de se passer de ces services sans perdre notre confort de vie actuellement en France (pour peu qu’on supporte de sortir de la norme et de changer nos habitudes), il se pourrait que dans le futur cela devienne plus compliqué. Cet article imagine ce que pourrait être un monde végane dans un contexte post-effondrement.

Animaux de trait et fertilisation

Les animaux ont particulièrement été utilisés en agriculture végétale en tant que force de travail (et continuent à l’être auprès des paysans ne pouvant s’offrir de tracteur). Aujourd’hui, en France, la traction animale est si peu utilisée qu’il serait absurde de défendre l’exploitation animale en se servant d’un tel argument. En revanche, serait-ce le cas dans une société sans pétrole ? À la fin du 19e siècle, les engins à vapeur ont été utilisés pour l’industrie, le transport de marchandises et les travaux agricoles. Dans un monde où une simplification de la société nous aurait renvoyé à un âge de low tech et où les ressources en minerai et en énergie seraient  devenues rares, celles dont nous disposerions probablement encore (acier et bois) devraient d’abord être dirigées vers la satisfaction de nos besoins les plus fondamentaux. Il serait donc vraisemblable que des machines agricoles et des trains transportant la production agricole puissent continuer à rouler, au contraire des véhicules personnels à moteur.

À plus petite échelle, sur le transport sur de petites distances et les petites exploitations maraîchères, il est probable que les travailleuses ne puissent pas s’offrir les services de machines coûteuses à produire et à faire fonctionner (comme c’était le cas il y a 100 ans en France). Des chevaux ou bovins pourraient s’avérer très utiles pour leur force de trait. Au-delà de ça, les herbivores dont on ramasse les déjections peuvent aider à transférer les éléments fertilisant (azote, potassium, phosphore…) des pâturages vers les potagers, vergers ou champs.

À ce stade de la réflexion, il serait utile de définir ce qu’est un monde végane. Le véganisme est le refus de l’exploitation animale dans la mesure du possible, se traduisant par un boycott de ses produits. Il n’est cependant pas nécessaire d’exploiter des animaux (humains ou non) pour se servir de leurs excréments comme fertilisant. Tout travail avec les animaux n’est pas forcément de l’exploitation, et peut dans certaines conditions être à leur avantage. Certes, enfermer des animaux à vie pour les tuer au stade juvénile est une des plus ignobles exploitations qui puissent être. Mais une organisation sociale différente pourrait permettre de travailler avec les animaux dans une société mixte interespèce reconnaissant les droits fondamentaux et la prise en compte des intérêts de chacun·e. La tonte de moutons, le ramassage d’œufs abandonnés ou l’utilisation de cadavres d’animaux morts de maladies ou tués dans leur propre intérêt (ce à quoi on devrait réserver le terme euthanasie) pourrait rentrer dans le cadre de cette société mixte. J’ai déjà plus largement abordé cette question de la définition de l’exploitation, et donc du véganisme, dans Le travail avec les animaux n’est pas nécessairement de l’exploitation et La viande végane : redéfinir le véganisme.

Transport

Il est évidemment peu probable qu’après un effondrement, beaucoup de personnes puissent continuer de travailler à plus de 20 km de chez elles ou de voyager plusieurs fois par an à plus de 1000 km. Ceci n’est pas grave en soi. La mobilité moyenne mondiale s’établit à 14 kilomètres par habitant et par jour (les écarts sont encore très importants 6 kilomètres en Inde à 45 kilomètres en Amérique du Nord) et seule une personne sur 10 dispose d’une voiture. La marche, le vélo, la marine à voile et à vapeur, le transport fluvial et le chemin de fer sont des alternatives crédibles pour le transport de personnes et marchandises. L’utilisation à grande échelle du transport animal, dans le cadre d’une exploitation ou d’une société mixte, est de toute façon inenvisageable compte tenu des quantités astronomiques de foin qui devraient y être dédiées. Un seul cheval a en effet besoin d’environ 1 ha pour pâturer et produire le foin qu’il pourra consommer en hiver. Remplacer le parc automobile français par autant de chevaux (40 millions) demanderait d’utiliser environ 70% du territoire de France métropolitaine, juste pour les nourrir.

Alimentation

L’alimentation végétalienne, comme de nombreuses alimentations traditionnelles, a pour base les féculents (céréales, pommes de terres…) et les légumineuses (pois, fèves, lentilles, haricots, soja…). Ces cultures ne nécessitent pas de haute technologie, mais il sera forcément nécessaire qu’un grand nombre de personnes se reconvertissent dans l’agriculture afin de maintenir une production suffisante, sans les fertilisants et pesticides ayant permis la révolution agricole de la seconde moitié du 20e siècle (lors de laquelle le volume de production française a plus que doublé alors que le nombre d’actifs était divisé par 5). Sans exploitation animale (et même avec quelques centaines de milliers de bovins et chevaux employés pour la traction animale), c’est de la moitié aux trois quarts de la production agricole végétale qui pourrait être redirigée vers l’alimentation humaine directe. Hors préoccupation éthique, dans une société souffrant de restrictions alimentaires et énergétiques, il serait de toute façon invraisemblable d’utiliser nos machines, nos fertilisants, nos éventuels pesticides et 2/3 de notre grain pour nourrir des animaux entassés dans des hangars, ou des bovins en hivernage (ce point est détaillé dans l’article Doit-on exploiter des animaux pour faire pousser des végétaux ?).

En ce qui concerne l’équilibre nutritionnel, l’agriculture végétale classique permet d’obtenir facilement des calories et protéines (céréales, légumineuses, noix…), du fer (légumineuses), du calcium (eau, choux, noix…), de la vitamine A (colza, carottes…), etc.. Cependant, dans l’état actuel des choses, l’alimentation végétale ne permet pas de produire de la vitamine B12. La vitamine B12 consommée par la population française vient actuellement de deux sources primaires principales : d’une part des bactéries se développant dans les systèmes digestifs des bovins et moutons, d’autre part des bactéries cultivées en cuves afin d’enrichir l’alimentation d’autres animaux (cochons, oiseaux, poissons et humains âgés ou végéta*iens). Cette seconde source de vitamine B12 est actuellement destinée de 30% (probablement en chiffre d’affaire) à 90% (en masse) aux animaux exploités. Sans préjuger du fait qu’il s’agisse d’un prétexte ou d’une réelle source de motivation, certaines personnes disent manger ces animaux afin d’obtenir de la B12 de manière plus « naturelle » (et donc à leurs yeux plus acceptable) qu’en consommant directement la vitamine issue de culture bactérienne (ce qui est aussi le cas pour d’autres nutriments, et a mené à l’expression d’« animaux emballages »).

Alors que la production annuelle mondiale était estimée en 2020 à 80 tonnes, une production de seulement 3,65 tonnes de cette vitamine serait suffisante pour une population de 10 milliards de végétaliens consommant 10 µg/jour (la B12 pouvant par exemple être mélangée au sel de table, tout comme l’iode). Sans prendre en compte les problèmes de transport, un seul centre de production actuel suffirait à répondre à la demande totale. Cette culture bactérienne nécessite quelques précautions (cuves stérilisées, contrôle de la température, centrifugations, microfiltrations), mais peu de ressources.

Une autre piste pour le futur serait la création de variétés végétales génétiquement modifiées pouvant produire par elles-mêmes de la vitamine B12 (ce qui pourrait déjà aujourd’hui être très utile pour un pays comme l’Inde, où vivent de nombreux végétariens). Si jamais de tels OGM n’était pas créés avant l’effondrement de nos moyens de production, il serait envisageable qu’une société éthiquement plus avancée mais limitée en ressources décide de s’atteler tout de même à la création de semences pérennes permettant un apport végétal en B12. La limitation de disponibilité de matériaux et d’énergies n’implique pas nécessairement un recul de nos connaissances scientifiques.

Conclusion

Compte tenu des ressources qu’elle nécessite, il est illusoire de s’imaginer que l’exploitation animale puisse continuer à cette échelle après un effondrement de nos capacités de production. La décroissance est d’ailleurs le facteur qui devrait le plus réduire le nombre de victimes d’ici la fin du siècle, bien plus que le progrès moral appelé par les animalistes (qui prendra beaucoup de temps) et plus sûrement que la viande de culture (dont on ne peut pour l’instant pas prévoir les conditions de production).

Tout changement culturel majeur a rencontré son lot de réactionnaires catastrophistes, mais la fin du servage n’a pas mené à la barbarie, la fin de la traite négrière n’a pas ruiné les empires coloniaux, la semaine de 40 heures et les congés payés n’ont pas réduit la bourgeoisie à la misère. Aucune des difficultés abordées dans ce texte ne semble résolument insurmontable pour une société qui aurait décidé collectivement de mettre fin à l’exploitation animale, d’ici un siècle ou deux. Le véganisme serait certes une contrainte parmi d’autres pour le développement de cette société, mais l’histoire nous a déjà plusieurs fois démontré qu’une exigence morale pouvait primer sur les difficultés entraînées par la modification de nos moyens de production.

En outre, l’effondrement qui nous pend au nez est lui-même amplifié par l’exploitation animale qui gaspille nos ressources, aggrave le changement climatique et est première responsable de la 6e extinction de masse. Il est par conséquent affligeant que ceux qui défendent une alimentation carnée au nom de la nature, la norme ou la nécessité aillent jusqu’à prétendre que le véganisme actuel serait un risque existentiel en cas d’effondrement. Non seulement le véganisme serait toujours possible (et révisable) dans le cas hypothétique d’un effondrement, mais en plus son adoption progressive par une partie conséquente de la population permettrait d’adoucir le choc qui nous attendrait.

3 commentaires sur “Que serait un monde végane dans une société post-effondrement ?

  1. Pour compléter cette belle anticipation, la permaculture permet de produire des fruits et légumes sur de très petites parcelles, et l’aide d’animaux n’est pas possible. Cf les travaux des Herve-Gruyer et confirmés par l‘INRA. Cf aussi les maraîchers de Paris qui au XIX siècle nourrissaient la capitale sur de très petites parcelles. On pourrait effectivement travailler avec des animaux citoyens (cf Zoopolis) pour le labour des cultures de céréales et utiliser leurs déjections (et pourquoi pas les nôtres?) comme engrais.
    https://fr.m.wikisource.org/wiki/Cours_d’agriculture_(Rozier)/EXCRÉMENTS_HUMAINS
    D’autre part des expériences de jardins urbains dans des cités HLM montrent que les lieux de vie sont à nouveau propres et respectés quand les habitants se les approprient. Sans compter les espaces verts des villes qui pourraient être transformés en forêt jardin. Comme le disent les Herve-Gruyer, le chômage serait réduit grâce à la main d’œuvre nécessaire à la production agricole en permaculture.
    Bref nous nourrir sans exploiter les animaux non humains serait vraiment possible…

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  2. La ferme du Bec -Hellouin dont vous parlez fonctionne en associant agriculture et élevage: On peut trouver sur leur site la phrase suivante: « . Des petits herbages permettent de conserver des animaux (cheval de trait, âne, poneys, moutons) au cœur de la ferme, renouant ainsi avec l’association si féconde entre élevage et cultures. »
    Pourquoi vous dites que l’aide d’animaux n’est pas possible? Non seulement elle l’est mais elle fait partie intégrante de la démarche.
    Les maraichers de Paris utilisaient le crottin de cheval comme engrais, là aussi leur démarche était totalement liée à l’utilisation d’animaux.
    Enfin, l’excrément humain (pour lequel vous n’avez qu’une source de 1805!!) a un gros inconvénient: nous produisons par unité de poids beaucoup moins d’excréments que les mangeurs d’herbe.

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  3. Article très intéressant, pour obtenir de la B12 nous pourrions aussi consommer des moules ou des huitres qui ne sont pas des êtres vivants doté de sentience, donc cela serait moralement justifiable et pourrais combler les apport en vitamine B12 des personnes vivant notamment proche de la mer. Ensuite il est important de préciser que dans une société post effondrement notre alimentation qu’elle soit végétalienne ou pas ne sera jamais parfaite au quotidien, ce qui est possible dans notre société actuelle bien que rare.
    Pour l’agriculture, la possibilité d’utilisation de déjection humaines est possible et sans problématique si notre alimentation serait végétal, cela règlerait aussi le problème de stockage de ces déchets qui ont été un problèmes dans les société dites « primitives ».

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