Le deuil chez les animaux – Résumé de How animals grieve (King 2013)

Traduction depuis Barbara J. King. Texte initialement paru dans la revue Animal Sentience 2016 n°004 et disponible en ligne dans sa version originale.

Résumé : Lorsqu’un animal meurt, le compagnon, les parents ou les amis du défunt peuvent exprimer leur chagrin. Les changements dans le comportement social, l’alimentation, le sommeil et/ou l’expression de l’affect des survivants sont les critères clés pour définir le sentiment de chagrin. Sur la base de cette compréhension du deuil, ce ne sont pas seulement les mammifères à gros cerveau comme les éléphants, les singes et les cétacés qui peuvent être décrits comme en deuil, mais aussi une grande variété d’autres animaux, y compris des compagnons domestiques comme les chats, les chiens et les lapins, les chevaux et les animaux de ferme et certains oiseaux. En accordant une attention particulière à la recherche des situations où le deuil apparaît ou est absent, chez des populations d’animaux en milieu sauvage ou en captivité, les scientifiques et les autres personnes intéressées par les émotions et l’esprit des animaux peuvent constituer une base de données qui nous renseignera sur les schémas de deuil dans le règne animal. On s’attend à ce que l’expression du deuil soit très variable chez les individus au sein des populations, en fonction de l’ontogenèse d’un animal, de sa personnalité et de sa relation avec le défunt. Le deuil humain pourrait être unique dans la capacité de notre espèce à anticiper la mort et à considérer sa signification à travers le temps et l’espace, et pourtant de telles caractéristiques spécifiques à l’espèce n’impliquent pas une expérience émotionnelle plus profonde chez les humains que chez d’autres animaux. Cette nouvelle connaissance de la profondeur de la capacité de deuil des animaux invite à une exploration novatrice des questions liées au bien-être des animaux, y compris l’utilisation des animaux dans l’élevage industriel, les loisirs et la biomédecine.

Deux canards mulards, Harper et Kohl, ont été sauvés en 2006 d’une fabrique de foie gras à New York et amenés à Farm Sanctuary. Effrayés par les gens et souffrant de lipidose hépatique à la suite du gavage qu’ils avaient subi, les oiseaux étaient en mauvais état émotionnel et physique à leur arrivée. Harper était aveugle d’un œil et les jambes de Kohl étaient mal en point parce que les fractures qu’il avait subies n’avaient pas été traitées.

Au fur et à mesure qu’ils commençaient à se rétablir au sanctuaire, les deux oiseaux devinrent inséparables. Pendant quatre ans, ils passèrent beaucoup de temps ensemble, à l’exclusion des autres canards. Puis l’état de Kohl a commencé à se détériorer ; alors qu’il ne pouvait plus marcher, le personnel du sanctuaire s’est préparé à l’euthanasier. Croyant que cela ne pouvait qu’aider Harper, le personnel décida d’effectuer la procédure dans une grange où Harper pouvait voir ce qui se passait. Lorsque la procédure prit fin, Harper poussa d’abord son ami immobile, puis se coucha peu après à côté de Kohl et plaça sa propre tête et son cou sur ceux de Kohl. Il resta ainsi avec le corps pendant quelques heures.

Harper n’a plus jamais été le même après ça. Certains jours, il s’aventurait jusqu’au petit étang où il s’était détendu avec Kohl. Faisant à nouveau preuve d’une nervosité accrue autour des gens, il n’a jamais choisi de se lier à un autre canard. En deux mois, Harper mourut.

L’objectif de How Animals Grieve (ci-après HAG) était de recueillir et d’analyser de façon critique des études de cas comme celle-ci sur la réaction à la mort chez les animaux, certaines études étant tirées de revues scientifiques à comité de lecture et d’autres de rapports d’observateurs dans des sanctuaires, zoos et foyers. Quatre ensembles de conclusions clés sur les émotions et l’esprit des animaux peuvent servir à résumer HAG.

Reconnaître la présence du deuil

La meilleure façon de définir le deuil est de comparer les comportements des survivants après le décès d’un parent, d’un ami ou d’un compagnon avec les comportements qu’ils avaient avant ce décès. Des altérations significatives des comportements sociaux, de l’alimentation, du sommeil et/ou de l’expression de l’affect émotionnel sont les critères clés, qui doivent persister pendant des heures, des jours ou des semaines. Cette définition dépend de la familiarité de l’observateur humain avec les routines quotidiennes et les signaux de communication de l’animal survivant. Cela remet en question la fiabilité et l’interprétabilité des signalements superficiels (y compris, mais sans s’y limiter, ceux des médias populaires) fondés sur une observation d’une heure ou même sur une simple photographie prise après un décès et censée témoigner du deuil. L’analyse avant-après des hormones du stress peut également servir à mesurer le deuil, bien que HAG prenne position pour que les marqueurs biologiques soient toujours analysés dans le contexte des données observationnelles avant-après.

Cette définition, qui met l’accent sur l’expression visible du chagrin par rapport à une base comportementale, aide à contrer les accusations d’anthropomorphisme qui peuvent être portées contre les allégations d’émotion animale et de pensée animale. Dans le cas de Harper et Kohl, les sceptiques pourraient faire remarquer que nous n’avons pas, et ne pourrions même pas avoir, de preuves que Harper comprend le caractère définitif de ce qui est arrivé à son ami. Le retrait social de Harper ne pourrait-il pas s’expliquer par les changements généraux dans sa routine quotidienne ? Peut-être qu’il s’est senti perturbé et en détresse, mais comment pouvons-nous savoir avec certitude si cette perturbation et cette détresse étaient liées à la mort de Kohl en particulier ?

De telles questions nous rappellent que nous devons toujours chercher et prendre en considération des hypothèses alternatives au deuil ressenti (un point qui sera repris plus loin). L’approche de HAS, cependant, est basée sur deux principes. Premièrement, la conscience cognitive de la mort et de sa finalité, par exemple la capacité de distinguer la séparation à long terme de la mort, n’est pas un prérequis au deuil. Deuxièmement, nous devrions éviter d’invoquer a priori un double standard lorsque nous passons de la considération du deuil humain à celle des autres animaux. Lorsque nous observons ou interagissons avec des humains qui présentent de nouveaux signes de dépression ou de détresse à la suite du décès d’un parent, d’un conjoint ou d’un ami avec qui ils ont passé du temps et avec qui ils ont exprimé leur affection ou leur amour, nous reconnaissons que l’explication la plus probable est le deuil. À l’occasion, cette interprétation peut être erronée parce que, pour une foule de raisons tant culturelles qu’individuelles, tous les décès ne provoquent pas un sentiment de perte et de deuil chez les humains qui survivent. HAG est d’avis que lorsqu’elle s’applique à des êtres sensibles en relation sociale intime, l’interprétation en tant que deuil est peu susceptible d’être si souvent incorrecte et, tout bien considéré, apportera plus de bénéfices (notamment de nouvelles hypothèses à tester) que de coûts.

Reconnaître l’absence de deuil

Les recherches menées pour HAG ont mis au jour des cas crédibles de deuil chez des animaux aussi divers que des éléphants, des chimpanzés, des dauphins, des chats domestiques, des lapins, des chiens et des oiseaux. La mesure dans laquelle les données probantes disponibles correspondent à la définition de HAG varie et, par conséquent, la force de la conclusion en faveur de l’existence du deuil varie également. Les éléphants sont actuellement l’étalon-or des études sur le deuil des animaux, en partie parce que deux projets à long terme sur le comportement des éléphants au Kenya nous ont fourni des exemples. Au parc national de Samburu, par exemple, lorsque la matriarche éléphant Eleanor était en train de mourir, puis lorsqu’elle est morte, des éléphants de cinq familles différentes, dont la sienne, ont eu des comportements d’inquiétude ou de détresse, allant de tentatives pour redresser son effondrement à des mouvements de balancement de détresse aux cotés son corps.

Comme nous l’avons déjà mentionné, d’autres hypothèses devraient être envisagées et l’un des objectifs de HAG était de déterminer l’absence d’expression du deuil. Le port de cadavres par les mères lorsque leurs nourrissons sont morts est une pratique courante chez les primates non humains (y compris les chimpanzés et les babouins) et chez les cétacés, chez qui le comportement peut consister à maintenir les nourrissons au dessus de l’eau ou à les porter sur son dos. Dans certains cas, les mères ont modifié leurs routines de manières significatives et conformes à la définition du deuil de HAG, mais dans d’autres cas, il semble qu’elles ne l’aient pas fait. Parmi les cas décrits de portage de cadavres infantiles, il n’existe aucune preuve convaincante d’expression du deuil pour les babouins en Éthiopie ou au Botswana : ces femelles continuent leur routine quotidienne même en tenant à un bras les corps quasi momifiés de leurs enfants. Un babouin gélada à Guassa, en Éthiopie, a été vu s’accoupler tout en tenant son bébé mort. La conclusion dans HAG n’est pas que la femelle n’a pas ressenti de chagrin, mais plutôt que son comportement ne correspond pas à la définition du deuil. La sélection naturelle peut aller à l’encontre de l’expression visible du deuil, en particulier dans les milieux sauvages, car toute modification de la routine d’un animal peut le rendre plus vulnérable à la prédation ou à toute autre agression mortelle.

Il est trop tôt dans l’étude du deuil animal pour comprendre suffisamment bien les modèles de deuil pour prédire (par espèce, population ou individu) quand il est ou non susceptible de se produire. À l’heure actuelle, nous avons des prédictions générales comme celles-ci : les espèces les plus sociales auront davantage tendance à répondre au deuil que les espèces les plus solitaires. Les individus d’espèces ayant une capacité de deuil manifesteront ce deuil en fonction d’un mélange complexe d’ontogénie et de personnalité ainsi que de la nature de la relation avec le défunt. Comme le domaine de la thanatologie animale ne fait que commencer, les scientifiques et les autres personnes qui s’intéressent aux émotions animales sont encouragées à enregistrer (en vidéo, idéalement sur plusieurs jours) les réactions de divers animaux vivant dans divers habitats à la mort naturelle de parents, amis ou compagnons.

En quoi le deuil humain est-il différent ?

Tout en évitant les excès injustifiés d’une perspective ancrée dans l’exceptionnalisme humain, HAG vise à suggérer des caractéristiques du deuil qui peuvent être propres aux humains. Les hypothèses sur le caractère unique de l’être humain sont aptes à être infirmée par la recherche observationnelle sur le comportement animal à l’avenir, et en même temps, il est raisonnable, du point de vue de l’évolution, d’attendre des aspects uniques vis-à-vis du deuil humain. Les éléphants peuvent présenter une réponse générale de deuil au-delà de la famille immédiate, comme nous l’avons vu à Samburu lorsque cinq familles différentes ont réagi à la mort d’Eleanor. Cependant, dans HAG, il n’y a aucun signalement de sensibilité ou de réaction des animaux aux décès qui se manifesteraient avec un décalage spatial ou temporel.

En revanche, les humains pleurent leurs semblables qu’ils n’ont jamais rencontrés personnellement et qui peuvent vivre dans des nations lointaines ou qui étaient vivants à d’autres époques. Nous visitons des monuments commémoratifs à Kigali (Rwanda), à Berlin ou à New York, ou nous lisons les dernières nouvelles sur des attentats à Bagdad, Mexico ou Los Angeles, et nous pouvons nous sentir émus aux larmes. Ce ne sont pas seulement les concepts abstraits comme génocide, guerre, terrorisme, racisme et autres actes de violence qui nous touchent, mais la compassion pour la souffrance des personnes et de leurs familles.

Bref, nos pratiques de deuil sont déconnectées du temps et de l’espace (à des degrés divers en fonction de l’accès de différentes cultures à la communication mondiale). Nos rituels de deuil, y compris les rituels d’inhumation, sont comparativement symboliquement élaborés, non pas parce que nous sommes les seuls animaux culturels, mais parce que notre culture s’est développée selon une trajectoire qui met l’accent sur les réponses communautaires, linguistiques et technologiques à la mort. HAG présente brièvement certains des points de repère archéologiques de cette trajectoire préhistorique, notant la nature d’enterrements intentionnels comprenant des objets funéraires de tombes de sites néandertaliens tels que La Ferrassie en France et Teshik-Tash en Ouzbékistan, et de sites issus d’homo sapiens tels que Skhul et Qafzeh en Israël et Sunghir en Russie.

La recherche de comportements ayant évolué récemment au sein de la lignée des hominidés n’implique pas que l’on s’attende à ce que les pratiques de deuil propres à l’espèce humaine soient plus profondes sur le plan émotionnel que celles des autres animaux. En fin de compte, ce qui ressort dans HAG, ce ne sont pas les hypothèses d’unicité humaine, mais la découverte que d’autres animaux ont du chagrin, et qu’ils ont du chagrin parce qu’ils ont aimé.

Pourquoi les études sur le deuil sont importantes pour la façon dont nous traitons les animaux

Explicitement et implicitement, HAG s’interroge sur la façon dont une compréhension plus profonde de l’amour et de la douleur des animaux peut nous permettre de travailler plus efficacement au bien-être animal. Permettre aux survivants de passer des moments tranquilles avec le corps de leurs parents, de leurs compagnons ou de leurs amis qui viennent de mourir – comme Harper y a été autorisé immédiatement après la mort de Kohl – est une pratique qui est de plus en plus adoptée dans les sanctuaires, les petites fermes, les zoos, les cabinets vétérinaires et chez des particuliers. Nous pouvons offrir aux animaux en deuil la compassion et la dignité qu’ils méritent lorsqu’ils choisissent d’exprimer visiblement les émotions qu’ils peuvent ressentir à propos de leur perte.

Au fur et à mesure que les histoires de deuil se déroulent dans HAG, les lecteurs peuvent se retrouver à repenser la façon dont notre société traite les animaux : aux vaches des fermes industrielles qui sont séparées de force et de façon répétée de leurs veaux, dont certains sont emmenés à l’abattoir ; aux baleines et aux dauphins capturés pour la consommation ou les parcs à thème, soit massacrés devant leurs familles ou séparés de celles-ci ; aux éléphants ou aux lions tués par les braconniers en Afrique orientale ou capturés pour être présentés dans des cirques ; et aux macaques ou grands singes détenus et forcés de subir des procédures biomédicales invasives ou des expériences de privation maternelle, qui se terminent parfois par la mort. Les conséquences de ces traumatismes sont considérables et peuvent entraîner des réactions de chagrin chez de nombreux animaux, au-delà même de la souffrance des individus les plus directement touchés.

Ouvrir notre esprit à l’amour et au chagrin des autres animaux peut devenir une source d’apaisement dans notre propre vie : c’est sur cette note de réflexion que HAG conclut. De concert avec beaucoup d’autres livres, articles et essais, HAG nous demande à tous de réfléchir aux conséquences du fait que nous partageons la planète avec d’autres animaux qui éprouvent des joies et des peines qui découlent de liens intimes avec les autres. Cette connaissance peut se transformer en action lorsque, à l’échelle locale, nous aidons nos compagnons animaux en deuil et lorsque, à l’échelle mondiale, nous travaillons à réduire les actes anthropiques qui causent du chagrin aux autres animaux captifs ou libres.

Référence : King, B. J. (2013). How animals grieve. University of Chicago Press.

Un commentaire sur “Le deuil chez les animaux – Résumé de How animals grieve (King 2013)

  1. Merci pour cette chronique très intéressante ! En effet, la reconnaissance de la sensibilité animale avance, et est très lié à l’évolution de la considération du bien-être animal.
    Cette sensibilité animale touchante, et l’attention bienveillante portée par certains scientifiques à son égard, je l’avais trouvée aussi dans un roman , « La tristesse des éléphans » (**) qui en plus d’être très bien construit du point de vue romanesque, aborde les émotions des animaux, et les met en parallèle des relations que peuvent avoir des humains en lien 🙂 j’avais beaucoup aimé, et c’est rare de trouver ce sujet dans un roman !

    ** Détails ici ( le livre est de Jodi Picoult) : https://www.instagram.com/p/Bpr1q9pgpzk/

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