Individualisme ou altruisme relationnel: Dépendance affective et exigence vis-à-vis de l’autre (3/7)

Le texte initial schématise deux manières opposées de voir le polyamour: Une manière libertaire-altruiste relationnel et une manière libertarienne-individualiste relationnel. Ce texte aborde une question concrète et montre comment notre façon de voir le polyamour change la manière comment nous vivons nos relations. Il s’agit là de réflexions personnelles basées en partie sur des observations de quelques comportements ou traces écrites et non d’études sociologiques.

Sommaire :

  1. La mauvaise influence
  2. La responsabilité émotionnelle
  3. Dépendance affective et exigence vis-à-vis de l’autre
  4. Paradoxe de la bienveillance neutre
  5. Le refus des critiques
  6. Le polyamour comme plusieurs couples / le polyamour comme célibat libertin
  7. L’importance de la diversité d’opinions

Dans le cadre individualiste, dépendre de l’autre est vu comme une faiblesse ou un dysfonctionnement. Toute dépendance à l’autre nuit à la vertu suprême de la liberté individuelle. Il faut donc éviter pour que les relations ne dégénèrent en une situation ou l’attachement est tel qu’une absence momentanée ou définitive serait mal vécue. Il y a une distanciation nécessaire, où chaque personne utilise l’autre pour son propre bonheur, mais ne sera pas en droit d’exiger plus qu’une neutralité bienveillante. Il n’est par exemple pas admis, dans le cadre individualiste, de pousser l’autre à passer plus de temps avec nous. Répéter l’expression de nos émotions ou de nos besoins pourrait passer pour une pression visant à diminuer la liberté de choix de l’autre. L’individualisme nous pousse à identifier, analyser et exprimer nos besoins pour les accueillir, mais à « lâcher prise » sur l’obtention de leur satisfaction par autrui.

Si nous sortons de ce modèle de pensée individualiste, nous sommes forcément dépendant·e·s de l’autre, à des intensités différentes. Plus une relation est intime, plus cette dépendance est forte et plus il sera probable que des émotions soient provoquées par les interactions entre les deux personnes. Ces émotions peuvent être agréables ou désagréables. L’altruisme vise à diminuer les souffrances de l’autre et augmenter son bonheur. Il nous encourage donc à nous sentir concerné·e·s par les émotions de l’autre, d’autant plus si nous sommes co-responsables de leur apparition.

Il y a donc un paradoxe: l’individualisme relationnel mène davantage à renoncer à la satisfaction de ses propres besoins que l’altruisme relationnel. Communiquer à l’autre ses aspirations, ses craintes, ses plaisirs ou ses douleurs est non seulement acceptable mais positif. Cette communication permet de faire connaître à l’autre les meilleurs moyens de rendre son altruisme efficace. Nos bonheurs étant interdépendants, cette communication relationnelle est bénéfique pour les deux personnes.

Dans ce cadre, l’altruisme s’oppose à la négation de nos propres besoins. Si le bonheur de la personne qui nous aime et nous fréquente dépend entre autres de notre propre bonheur, il est préférable (pour elle et moi) de ne pas se satisfaire d’une simple neutralité bienveillante si elle n’optimise pas notre bonheur mutuel. Il faut alors savoir exiger ce qui nous semble nécessaire au bonheur commun et signaler ce qui nous semble favorable au bonheur commun.

Exiger la satisfaction de ce qui est essentiel au bonheur mutuel dans la relation peut éventuellement tomber dans un travers, si la communication des besoins passe par le plan émotionnel. Inspirer à une personne un sentiment de culpabilité et/ou de responsabilité morale constitue un chantage affectif. Il est possible d’exiger des choses essentielles ou de demander des choses préférables tout en évitant la communication émotionnelle. L’autre sera alors dans une position optimale pour décider avec discernement de la meilleure manière de satisfaire (ou non) à notre demande, afin de favoriser l’intérêt mutuel. Tout un champ de la communication non violente s’intéresse à cette question.

Cependant, si la communication non violente permet d’améliorer notre propre communication, l’imposer à l’autre est un outil individualiste redoutable: en imposant une approche moins émotionnelle et plus rationnelle du vécu, la personne qui l’impose n’a pas à subir les conséquences directes de la violence utilisée pour imposer sa liberté au détriment de l’autre. Le terrain de discussion devient stérile, et la CNV devient une violence pour la personne émotionnellement touchée ne sachant pas aussi bien utiliser cet outil. La communication non violente silencie ainsi les victimes de l’individualiste.

Il peut arriver que les intérêts de deux personnes en relation affective divergent. Il convient alors à chacun de choisir quelle est l’importance à donner à son bonheur par rapport au bonheur de l’autre.

Plus cette importance donnée au bonheur de l’autre par rapport au sien s’approche de zéro, plus nous nous approchons de l’individualisme se contentant d’un principe de non-agression. Plus nous nous approchons de l’égalité, plus nous nous rapprochons de l’altruisme relationnel. Plus nous nous éloignons en donnant au bonheur de l’autre plus d’importance qu’au nôtre, plus nous avançons vers la réelle dépendance affective*. C’est notamment vers ce type de relation asymétrique que vont pousser les manipulateurs, afin d’étendre leur influence sur l’autre, et se la capacité de lui couper les moyens de communication avec l’extérieur pour créer un isolement.

Une dévotion aveugle aux besoins de l’autre et la négation de ses propres besoins n’est pas de l’altruisme relationnel, mais au contraire une négation de l’interdépendance des individus, dans une conception individualiste de la relation. Provoquer sa propre souffrance est un obstacle au bonheur de ceux qui nous aiment (d’autant plus s’ils s’en sentent responsables). La bienveillance doit être éclairée par le jugement de ce qui sera préférable pour le bonheur mutuel.

*La dépendance affective est une obsession douloureuse à aimer et être aimé·e d’une personne. Dans une relation affective où chacune prend soin de l’autre, ce mécanisme est douloureux pour les deux personnes. Chacune doit donc faire en sorte de l’éviter.

12 commentaires sur “Individualisme ou altruisme relationnel: Dépendance affective et exigence vis-à-vis de l’autre (3/7)

  1. Plus je lis ces articles, plus je me demande ce que vous avez bien pu lire sur le polyamour et à quels comportements vous avez bien pu être confrontés tant je n’ai moi-même jamais entendu parler de cette mouvance « individualiste » que vous décrivez. Dès la première phrase de cet article, je me suis dit « mais où va-t-il chercher ça ? Qui pense comme ça ? » Je n’ai moi-même jamais rien vu, lu, ou entendu qui aille dans ce sens.

    Je pense qu’il serait opportun de citer vos sources car j’ai de plus en plus l’impression que cette série d’articles est un débat créé de toutes pièces et qui n’a pas lieu d’être.

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    1. Pas d’accord avec vous Nicolas. Cette série d’articles exagère volontairement le trait pour comparer deux modes de pensée. Mais la version ici appelée « individualiste » me semble au contraire plutôt bien installé dans le polyamour.

      Pour être plus précis, je ne pense pas qu’il y ait d’un coté les personnes altruistes et de l’autre les individualistes. Chaque polyamoureux-se a en lui ces deux versions, avec une tendance plus ou moins nette à pencher vers l’un ou l’autre de ces pôles. Et je crois que ça vient d’une sorte de contradiction inhérente au polyamour même entre recherche d’une émancipation des formes traditionnelles du couple et des relations amoureuses (émancipation qui est souvent d’abord une démarche individuelle) et un travail sur le « care », le prendre soin relationnel. Ces deux envies poly (« je suis libre » et « je fais attention à toi » peuvent entrer en conflit dans des situations pratico-pratiques de la vie quotidienne.

      Personnellement, autant j’ai l’impression de voir souvent des commentaires ou des lectures sur le coté émancipation/liberté, autant je vois peu de réflexion sur le prendre soin. Ou alors c’est des sortes d’énoncé généraux type « la bienveillance en poly c’est bien », qui n’aide pas trop dans le réel.

      Et du coup je suis content de lire cette série de textes qui s’attaque dans les détails (pour une fois) à l’approche altruiste relationnelle.

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      1. Je ne dis pas qu’il n’existe pas de connards qui vont utiliser des arguments pour ne pas avoir à aider leurs partenaires. Je dis simplement que c’est loin d’être une « mouvance » du polyamour, et encore moins une mouvance « américaine » et « influencée par le capitalisme ». Ce sont simplement quelques salauds qui utilisent le polyamour comme justification pour ne pas être corrects avec leur partenaire (mensonges, refus de les aider, …). Et j’ai en fait l’impression que c’est plus un phénomène français qu’américain, finalement.

        Je dis simplement qu’aucun auteur anglophone reconnu sur la question du polyamour (comme Eve Rickert/Franklin Veaux ou Janet Hardy/Dossie Easton) ne parle de cette mouvance, ou la préconise (à ma connaissance, c’est pourquoi je demande des sources).

        Pour moi, c’est loin d’être une mouvance. Ce sont juste quelques personnes qui tentent de justifier un mauvais comportement. Décrire ça comme une mouvance et dire que ceux qui se basent sur les écrits d’auteurs américains sont de cette mouvance, c’est non seulement faux, mais aussi clivant, et aliénant. C’est donc un amalgame dangereux à faire. Forcir le trait ici ne fait que créer deux « camps » opposés, quand ces deux camps artificiels devraient en fait travailler main dans la main pour éduquer les « connards » complètement individualistes dont vous parlez (mais qui, encore une fois, n’ont rien à voir avec la pensée « responsabilisante » véhiculée par tous les auteurs américains que j’ai pu lire).

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    2. Pas d’accord avec vous Nicolas. Cette série d’articles exagère volontairement le trait pour comparer deux modes de pensée. Mais la version ici appelée « individualiste » me semble au contraire plutôt bien installé dans le polyamour.

      Pour être plus précis, je ne pense pas qu’il y ait d’un coté les personnes altruistes et de l’autre les individualistes. Chaque polyamoureux-se a en lui ces deux versions, avec une tendance plus ou moins nette à pencher vers l’un ou l’autre de ces poles. Et je crois que ça vient d’une sorte de contradiction inhérente au polyamour même entre une émancipation des formes traditionnelles du couple et des relations amoureuses (émancipation qui est souvent d’abord une démarche individuelle) et travail sur le « care », le prendre soin relationnel. Ces deux envies poly (« je suis libre » et « je fais attention à toi » peuvent entrer en conflit dans des situations pratico pratiques de la vie quotidienne.

      Personnellement, autant j’ai l’impression de voir souvent des commentaires ou des lectures sur le coté émancipation/liberté, autant je vois peu de réflexion sur le prendre soin. Ou alors c’est des sortes d’énoncé généraux type « la bienveillance en poly c’est bien », qui n’aide pas trop dans le réel.

      Et du coup je suis content de lire cette série de textes qui s’attaque dans les détails (pour une fois) à l’approche altruiste relationnelle.

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