Argumentaire contre « l’antispécisme » (version longue)

Dans la lutte politique contre l’exploitation animale, il est essentiel de choisir avec précaution les termes que nous utilisons. Un terme parmi les autres est particulièrement mal choisi et constamment utilisé contre nous par nos détracteurs : le spécisme (et son corollaire l’antispécisme).

Résumé du texte (cliquer ici pour la version courte):

  • Alors que le terme spécisme a été créé pour désigner la discrimination basée uniquement sur l’espèce, l’antispécisme est parfois compris comme un égalitarisme visant à donner la même valeur à tous les animaux. Cette seconde définition ne supporte pas l’analyse.
  • La définition égalitariste erronée est pourtant très répandue, jusque chez les militants et dans les médias, et elle est bien sûr réutilisée par les opposants à l’antispécisme afin de le discréditer.
  • Le terme “spécisme” est calqué sur 2 termes (racisme et sexisme) admettant plusieurs définitions parfois concurrentes et menant intuitivement vers une définition erronée du spécisme.
  • Il est impossible d’empêcher cette définition intuitive de continuer à se diffuser, comme il a été impossible de lutter contre la diffusion intuitive erronée du terme “islamophobie”.
  • Le terme “spécisme” devrait être remplacé le plus souvent possible par des expressions plus claires comme “discrimination basée sur l’espèce” ou “oppression animale”, ou systématiquement explicité.

Un terme très mal compris, même parmi les militants antispécistes

Trois interprétation du terme “spécisme” sont possibles, par analogie au racisme

Le terme spécisme étant construit par analogie au racisme (et dans une moindre mesure au sexisme), il est probable que la plupart des personnes qui découvrent le terme en cherchent le sens en se référant à ces 2 autres concepts. Il s’ouvre alors plusieurs possibilités d’interprétation:

  • Le spécisme est le fait de supposer l’existence d’espèce animales différentiées, comme le racisme est le fait de supposer l’existence de races humaines.
  • Le spécisme est l’idéologie soutenant la hiérarchisation entre les espèces (comme le sexisme hiérarchise les sexes et le racisme hiérarchise les races), et le fait de porter moins d’égard (ou donner moins de valeur) aux individus d’une espèce qu’aux individus d’une autre espèce.
  • Le spécisme est la discrimination d’un individu, basée sur le critère de l’espèce.

Même si le concept d’espèce est plus flou qu’on peut le penser, très rares sont les personnes qui soutiennent de bonne foi la première interprétation. De plus, supposer l’existence de races distinctes sans nécessairement les hiérarchiser (le racialisme), est admis dans certains pays et au sein de plusieurs mouvements antiracistes, et couramment dissocié du racisme. Il est donc peu probable que les personnes déduise de la signification de “racisme” que le spécisme soit le fait de soutenir l’existence d’espèces animales différentiées. La discussion sur cette interprétation du spécisme ne sera pas approfondie ici.

Notons aussi ici que tout comme l’anti-racisme n’empêche pas de discriminer sur le critère de l’espèce, l’antispécisme n’empêche théoriquement pas de discriminer sur des critères biologiques supérieurs tels que le genre, la classe et encore moins le règne (donc de discriminer les animaux par rapport aux plantes), même si ces critères sont en soi aussi arbitraires que la race ou l’espèce.

Le spécisme est la discrimination basée sur le critère de l’espèce

Il est ici intéressant de souligner que toute discrimination par l’espèce n’est pas nécessairement abusive. Il est évident que personne ne souhaite donner le droit à la vie privée aux poules ou donner un libre accès aux pâturages à des poissons.

Mais cela va plus loin : s’opposer au spécisme n’implique pas nécessairement de s’opposer à l’exploitation des animaux. Un individu n’étant absolument pas conscient de sa propre existence n’a pas d’intérêt pour sa propre vie. Il ne sert à rien d’essayer de ne pas faire souffrir un individu s’il ne peut pas être conscient de sa souffrance.

Il est aussi possible de rejeter le spécisme, de considérer que les animaux ont des intérêts et des droits comparables à ceux des humains, mais d’être simplement égoïste et adhérer à l’exploitation animale (humaine comprise, éventuellement) en favorisant son propre bien-être.

Pour les principaux acteurs de la diffusion du concept de spécisme (Richard Ryder, Peter Singer, Tom Reagan), le spécisme est avant tout la discrimination sur la base de l’espèce. Cette discrimination spéciste est critiquée car l’espèce en elle-même n’est pas un critère satisfaisant pour juger de la valeur morale (ou des droits) d’un individu. Les auteurs suggèrent alors d’autres critères tels que la capacité à ressentir la douleur, le degré de conscience, la capacité à ressentir des émotions… bref, les capacités faisant qu’un individu puisse être réellement sujet d’une expérience positive ou négative qu’il subit.

On peut de même être antispéciste et accorder plus ou moins d’égards à un animal suivant son degré de sensibilité à la douleur, suivant son degré de conscience ou encore selon le niveau de sa capacité à ressentir des émotions. Si notre éthique se base sur les conséquences positives ou négatives de nos actions, il est possible d’accorder plus de valeur au plaisir humain ou félin procuré par la consommation d’animaux telles que des moules qu’au désagrément encouru par ces moules, s’il existe, tout en s’abstenant de toute discrimination sur le critère de l’espèce lui-même. Certaines personnes se définissant comme véganes et boycottant globalement l’exploitation animale pour des raisons antispécistes consomment donc intentionnellement certains animaux.
De même, il est possible selon les mêmes facteurs de donner moins d’importance aux intérêts d’un foetus humain qu’à un cochon adulte doués de hauts niveaux de capacité émotionnelle, de sensibilité à la douleur et de conscience de lui même (réussissant à se reconnaître dans un miroir contrairement à un humain de 18 mois).

Une interprétation légèrement différente mais toujours conforme aux idées des théoriciens de l’antispécisme suggère une égalité uniquement selon la possibilité binaire (non gradualiste) de ressentir (ou non) souffrance ou joie, sans tenir compte du caractère graduel de capacités telles que la sensibilité à la douleur, la conscience, la capacité émotionnelles, etc. :
Si un être est sensible, peut souffrir ou jouir, sa souffrance et sa jouissance ont la même importance que celle de tout autre. Toute différence d’importance attribuée aux intérêts de deux êtres est nécessairement arbitraire puisque fondée sur quelque chose sans rapport avec la raison pour laquelle on prend en compte ces intérêts, car cette raison est tout simplement leur existence.

Il s’en suivra une égalité portée aux intérêts d’individus pouvant ressentir la souffrance (ce qui peut exclure certains invertébrés) ou étant doués de conscience. Dans l’état actuel des connaissances scientifiques et selon la déclaration de Cambridge sur la conscience des animaux, cela pourrait limiter l’égalité aux mammifères, oiseaux et à certains céphalopodes.

Nous verrons par la suite que cette prétendue égalité d’égards envers les animaux doués de capacités cognitives supérieures, sans tenir compte du caractère graduel de celles-cis, reste toujours très théorique et n’est jamais réellement mise en pratique.

Le spécisme n’est pas l’absence absolue de hiérarchisation entre les espèces

Si le spécisme était le fait de hiérarchiser moralement les espèces (et leurs membres) de la même manière que le racisme hiérarchise les races, l’antispécisme serait l’opposition à cette hiérarchisation, quelle que soit la cause de cette hiérarchisation. Tout comme une personne s’opposant au sexisme ou au racisme n’accepterait aucune cause de hiérarchisation morale entre les sexes ou les races, même si elle était par exemple prétendument faite sur le critère de l’éducation.

S’il est possible de concevoir théoriquement que l’on donne la même valeur morale, donc que l’on porte autant d’égards aux intérêts de n’importe quel individu, il en va différemment dans la pratique.

Lorsque nous respirons, nous pouvons aspirer des acariens présents sur les poussières et provoquer leur mort. Lorsque nous marchons, nous écrasons d’innombrables animaux allant d’individus microscopiques à des insectes ou autres invertébrés visibles. Les moissonneuses utilisées en France pour la production de fourrages et céréales (certes destinées en majorité à l’alimentation animale) tuent une grande quantité d’invertébrés mais aussi de reptiles et de petits mammifères. Bref, si nous ne hiérarchisions pas moralement les espèces (et leurs membres) entre elles, nous n’accepterions pas de financer une industrie impliquant la mise à mort de tant d’animaux comme l’agriculture céréalière, et nous ne risquerions pas la vie de petits animaux avec tant de désinvolture, comme lorsque nous marchons ou conduisons.

Imaginez qu’une balade en forêt ait de fortes probabilités de tuer une cinquantaine de chevaux… en feriez vous aussi souvent ? Dans les faits, même le plus rigoureux des antispécistes ne donne aucune valeur et ne porte aucun égard aux animaux tels que les acariens, et très peu font attention à limiter le nombre d’insectes tués par leurs actions, surtout si l’on compare avec l’attention qu’ils accordent à ne pas tuer de grands mammifères et a fortiori à ne pas tuer d’humains.

Les moments où nous avons réellement autant d’égards pour un animal non humain que ce qu’on aurait eu pour un humain sont extrêmement rares. La plupart de nos interactions avec les animaux sont tout simplement ignorées: l’immense majorité des animaux avec lesquels on interagit au quotidien sont invertébrés. Même en définissant l’égalité de considération envers tous les animaux comme un objectif à atteindre, il est évident que personne ne cherche réellement à porter autant d’égards à la vie d’un puceron qu’à la vie d’un humain.

Soutenir cette définition erronée de l’antispécisme mène à complètement dissocier l’éthique affichée et ses propres actes: “Je peux tuer un moustique s’il est sur le visage de mon bébé mais je ne dirai jamais que j’ai un droit à la vie supérieur à celui d’un moustique” (Arne Næss).

Un contre-argument fréquemment employé est que la seule chose qui importe serait la volonté de l’acteur à provoquer (ou non) la souffrance. Il s’agit ici d’un emploi de l’éthique de la vertue. L’emploi de cette éthique personnelle qui porte sur l’origine volontaire d’un acte et non ses conséquences ne peut justifier le véganisme, sauf à considérer que les gens qui financent l’exploitation animale ne le font que par malveillance envers les animaux, ou désir de les dominer.

Il est donc absurde de prétendre donner les mêmes droits ou porter autant d’égards à tous les animaux, peu importe leur espèce et leurs capacités cognitives et sensorielles.

Le spécisme, donc, ne doit pas être compris comme la hiérarchisation entre les espèces, mais comme la discrimination uniquement basée sur le critère de l’espèce.

Une définition absurde et extrêmement répandue

Or, le terme spécisme (et son corollaire l’antispécisme) sont extrêmement mal compris. Un bref sondage d’environ 150 membres de groupes facebook (accessibles si vous faites parti des groupes ici et ici) se revendiquant du végétarisme et véganisme a permis de constater qu’environ 9 individus sur 10 répondaient à la question “l’antispécisme c’est plutôt…”  “donner la même valeur morale à chaque animal, peu importe son espèce ou ses capacités” et seulement 1 sur 10 répondait “donner des valeurs différentes à chaque animal, mais en fonction d’autres critères que l’espèce (ex: degré de sentience)”. Bien que le procédé ne soit pas optimal, le résultat est suffisamment sans appel pour confirmer qu’une fraction très importante des antispécistes utilisent une définition absurde de ce qu’est le spécisme.

Le problème est très bien énoncé dans la critique par F. Cova et F. Jaquet du livre de Caron “Antispéciste”, qui (c’est un comble), se trompe de définition:
Antispéciste commet une autre erreur: associer l’antispécisme à des thèses discutables. Pour rappel, les antispécistes affirment que l’appartenance d’espèce est dénuée de pertinence morale: il est injuste d’accorder plus ou moins de considération aux intérêts d’un individu en fonction de l’espèce à laquelle il appartient. Au contraire, l’importance qu’il convient d’accorder aux intérêts d’un être dépend exclusivement de l’importance que ces intérêts ont effectivement: si le cochon gagne plus à ne pas être égorgé que vous à manger sa chair, il faut en tenir compte.

Les antispécistes ne disent pas que toutes les vies ont la même valeur. La valeur d’une vie dépend selon eux de l’intérêt à vivre de l’individu dont elle est la vie, qui dépend à son tour des facultés mentales de ce dernier.

Si cette définition égalitariste erronée n’est pour l’instant pas reprise par la majorité des dictionnaires (ex: l’internaute ou wiktionnaire), il est devenu fréquent de la retrouver dans les médias (ici, ici ou encore ici).

L’invraisemblance qu’il y aurait à prétendre qu’on donne autant d’importance à une vie de moucheron qu’à une vie humaine est évidemment reprise par tous les opposants à l’antispécisme mal renseignés ou de mauvaise foi, qu’ils soient opposés à l’exploitation animale ou qu’ils la défendent.

Mais ce n’est pas tout. L’égalitarisme que soutient cette définition erronée nuit aussi au militantisme en négligeant les différences de contexte sociaux des oppressions et des luttes et en décourageant les actions les plus efficaces pour la cause animale. Ainsi, d’après le Vegan Strategist:

Si notre militantisme et notre communication impliquent de ne dire ou de ne conseiller que des choses concernant les animaux que nous pensons pouvoir également conseiller concernant les humains, il y aurait alors tout un tas de choses que nous ne devrions pas dire (ce qui, bien sûr, est exactement ce que croient toute une partie des militants pour les droits des animaux). Nous ne pourrions pas encourager ou féliciter les personnes n’étant pas encore véganes à 100 % ; nous ne pourrions pas suggérer aux gens d’essayer de se fixer un objectif, comme de devenir végane pendant tout un mois (vous n’allez pas suggérer aux violeurs d’arrêter de violer pendant un mois !) ; nous ne pourrions pas simplement distribuer des tracts au supermarché (nous n’irions pas distribuer des tracts à des violeurs !) ; nous ne pourrions nous réjouir d’aucune initiative du gouvernement à encourager les gens à manger moins de viande, parce qu’aucun gouvernement n’encouragerait les gens à maltraiter un peu moins leurs enfants.

Et ainsi de suite… Plus je donne d’exemples, plus cet argument devient absurde. Et le pire dans tout cela, c’est que toutes ces recommandations que certains militants aimeraient nous voir arrêter de faire sont les plus efficaces d’après toutes les études psychologiques et sociologiques : y aller progressivement, étape par étape, plutôt que de se fixer directement des objectifs trop ambitieux.

Pourquoi la ressemblance entre les termes “racisme”/“sexisme” et “spécisme” mènent à une mauvaise compréhension de ce dernier

Le terme « spécisme » trouve son origine dans l’analogie avec le terme « racisme » et est souvent comparé avec le terme « sexisme ». Ces termes étant eux-mêmes porteurs de luttes politiques passionnées, chacun a été utilisé ou détourné pour désigner des concepts différents (et parfois antagonistes). Chaque groupe politique a tendance à utiliser sa propre définition de ces concepts et à invisibiliser au maximum les sens donnés à ces termes par des groupes vus comme “concurrents de lutte”. La lutte sur le sens et l’utilisation des mots est un poids politique considérable pour convaincre la population et fédérer ses propres militants.

La section qui suit a pour but de montrer, selon la compréhension courante des termes “racisme” et “sexisme”, pourquoi le terme “spécisme” est intuitivement mal interprété.

Les racismes

Le terme « racisme » est le plus ancien. Il a été formé pour visibiliser l’idéologie raciste, établie à des fins notamment politiques et économiques, visant à justifier une hiérarchie de valeur entre les races. Cette hiérarchie elle-même est utilisée par racistes (ne reconnaissant que marginalement cette étiquette) pour justifier une oppression systémique. L’antiracisme peut s’attacher à montrer la vacuité du concept biologique de race sur lequel se fonde le racisme (c’est aussi, dans une moindre mesure, le cas du concept d’espèce). Cette invalidation scientifique du concept de race n’a pas suffit et le racisme à perduré sous la forme d’une conception sociale des races indépendante de la classification biologique des êtres humains. Les tentatives de discrimination racistes via d’autres critères que la race en soi (ex: probabilité de comportement délictuel) sont des généralisations abusives en ce qu’elles ne tiennent pas compte de la grande variabilité au sein du groupe concerné. Ainsi, toute hiérarchisation de valeur des races humaines sur des facteurs autres que la race en soi (intelligence, capacités physiques, caractéristiques psychologiques diverses…) est aussi considérée comme un racisme.

De plus, le concept même de discrimination liée à la race peut être dissociée du racisme. Le terme racisme est alors limité à la description d’une oppression structurelle systémique ne pouvant que concerner une minorité politique dans un système donné (quartier, France métropolitaine, monde…). Toute action renforçant cette inégalité entre races au dépend du groupe oppressé est alors raciste, tandis que la discrimination basée sur la race n’est pas forcément raciste.

Globalement, il est inacceptable pour toute personne antiraciste de dire qu’un individu d’une certaine race mérite moins d’égards (ou a moins de valeur) en raison de sa race, a fortiori lorsque cet individu fait partie d’une minorité politique.

Déduire le sens du terme “spécisme” d’après la signification du terme “racisme” entraînera nécessairement l’acceptation de la définition erronée relative à la hiérarchisation des espèces.

Les sexismes

Le terme « sexisme » est lui-même calqué sur le terme « racisme ». L’utilisation du terme sexisme s’est répandue via des cercles militants. Ceux-ci ont profité de la visibilité de la lutte contre le racisme pour forger un mot dénonçant lui aussi la hiérarchisation entre deux groupes (deux sexes) : hommes et femmes. Les luttes féministes ont emprunté ce concept en constatant qu’elles avaient tout à gagner en comparant une oppression relativement reconnue dans la société à l’oppression qu’elles cherchaient elles même à visibiliser. Les personnes connaissant le racisme mais n’ayant jamais entendu parler de sexisme pouvaient alors se dire que sexisme et racisme étaient en de nombreux points similaires, et étendre leur rejet du racisme au rejet du sexisme. L’analogie entre les deux termes permettait donc non seulement de faciliter la compréhension du fonctionnement du sexisme en tant qu’oppression, mais aussi de gagner facilement le soutien des personnes rejetant déjà le racisme.

A la différence de la discrimination raciste, la discrimination sexiste sur d’autre bases que le sexe en soi est bien plus couramment admise. Ainsi, il est socialement accepté que des femmes payent plus cher un coiffeur indépendamment de la longueur de leur cheveux, les femmes bénéficient de congés parentaux plus longs qu’elles aient ou non envie de prendre la plus grande place dans l’éducation de l’enfant, on leur fait plus facilement la bise qu’elles en aient envie ou non, etc.. Cependant, la hiérarchisation des sexes, que ce soit sur le critère intrinsèque du sexe ou sur les constructions sociales liées au genre restera assimilée à du sexisme.

Comme pour le racisme, le concept même de discrimination liée au sexe peut être dissocié du sexisme. Le terme sexisme est alors limité à la description d’une oppression structurelle systémique, ne pouvant par exemple pas concerner les hommes cisgenres. Toute action renforçant cette inégalité entre les sexes aux dépens du groupe opprimé est alors sexiste, tandis que la discrimination basée sur le sexe n’est pas forcément sexiste.

Globalement, il est inacceptable pour toute personne antisexiste de dire qu’un individu d’un certaine sexe mérite moins d’égards (ou a moins de valeur) en raison de son sexe, à fortiori si cet individu fait partie d’une minorité politique.

Déduire le sens du terme “spécisme” d’après la signification du terme “sexisme” entraînera nécessairement l’acceptation de la définition erronée relative à la hiérarchisation des espèces.

Les conflits autour de l’utilisation de ces termes

Il peut parfois arriver de voir reprocher aux antiracistes ou aux antisexistes leur racisme ou leur sexisme, au sens interpersonnel. Certaines personnes s’opposants aux oppressions systémiques peuvent éventuellement considérer toute blanche comme oppresseur, toute femme comme opprimée, sans considérer l’individu en question ou le système donné (ex: monde, France, groupe social, groupe d’amies…).

De plus, toute discrimination raciste ou sexiste (dans le sens de discrimination basée sur la race ou le sexe) est-elle abusive ?

L’emploi de l’expression discrimination “abusive” est essentiel pour bien comprendre ce qu’est la discrimination spéciste. On peut penser qu’il existe des races permettant de classer des individus d’après leur apparence, sans commettre de discrimination abusive. On va par exemple appeler un noir un noir, peu importe qu’il vienne de Jamaïque, d’Inde ou du Kenya. Un médecin qui prendra particulièrement en compte le risque de cancer de la peau pour un blanc ou le risque de tomber enceinte chez une femme cis ne fera pas pour autant nécessairement une discrimination abusive.

La différence fondamentale sur ce point entre spécisme d’une part et racisme ou sexisme d’autre part est que pour les antispécistes, toute discrimination morale (c’est à dire porter plus ou moins d’égards à la vie d’un individu) entre tous les individus d’une espèce par rapport à tous les individus d’une autre espèce n’est pas nécessairement une discrimination abusive.

L’importance de baser notre communication sur des termes consensuels: le contre exemple de l’islamophobie

Alors si le terme est si mal compris en dehors de certains cercles d’élites culturelles, faut-il pour autant le rejeter ? Pour répondre à cette question, faisons un parallèle avec un autre terme dont les multiples sens font encore débat 100 ans après son invention: l’islamophobie.

Le terme islamophobie est couramment utilisé pour désigner deux choses: l’hostilité envers l’islam (sens semblant couramment admis parmi la population) et l’hostilité envers les musulmans, aussi appelé racisme anti-musulman (sens le plus courant parmis les militants). Contrairement à ce qu’on rencontre pour l’antispécisme, la confusion est parfois ici sciemment entretenue par des personnes ayant un intérêt particulier à identifier totalement une personne à sa confession religieuse (ce qu’on appelle l’essentialisation).

La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) affirme ainsi en 2004 que « certains courants intégristes tentent d’obtenir la requalification du racisme anti-maghrébin en islamophobie pour mieux tirer bénéfice des frustrations, jouer sur les replis identitaires religieux de la population d’origine maghrébine et faire du religieux le critère absolu de différenciation, de partage. Il faut donc manier ce terme avec la plus grande précaution.»

Ce terme “islamophobie” est à l’opposé repris comme bannière pour masquer le racisme systémique anti-maghrébin:
Pour Olivier Roy, « la critique de l’islam comme religion permet de reprendre un discours anti-immigration en le déracialisant. Au lieu de critiquer les immigrés ou les Arabes, on se réfère aux « musulmans », mais il s’agit bien sûr de la même population. ».

On se retrouve donc avec un terme qui est:

Il est évident qu’il est dans ces conditions beaucoup plus difficile de faire passer un message clair et remportant une adhésion massive à la lutte contre la discrimination raciste à l’encontre des musulmans en dénonçant la discrimination “islamophobe”. Si le concept qui porte une lutte et qui lui sert de bannière est compris de manière très différente au sein des interlocuteurs comme des militant·e·s de cette cause, cette faiblesse sera exploitée contre elle, comme lorsque des racistes taxent les antiracistes de gauche de faire le jeu de l’islam et du communautarisme religieux.

Le constat est analogue lorsqu’on constate les nombreuses définitions, parfois contradictoires, du terme “antisionisme”.

Conclusion: un terme à utiliser avec précaution

Si le terme centenaire “islamophobie” peine à trouver sa définition, je pense qu’il est illusoire d’espérer que le terme “spécisme” soit prochainement consensuel malgré que son interprétation intuitive soit trompeuse. La majorité des personnes non végétariennes, mais aussi la majorité des militantes continueront d’employer ce terme à tort pour désigner l’inégalité de considération entre animaux humains et non humains.

Il apparaît donc comme paradoxal mais envisageable pour les personnes souhaitant porter la lutte antispéciste de ne plus utiliser ce terme lors de leur communication avec un public non averti, ou de toujours le faire en explicitant le sens afin d’éviter la confusion dénoncée ici.

Nous savons que les personnes que nous cherchons à convaincre ne souhaitent pas changer d’avis et utilisent une bonne partie de leur rationalité pour tenter de réfuter nos arguments plutôt qu’à tenter de les comprendre. Utiliser le terme spécisme c’est faciliter le travestissement de notre position et son dénigrement. C’est pourquoi il me paraît judicieux d’employer à la place des expressions aux significations proches telles que “discrimination basée sur l’espèce” et “oppression envers les animaux”.

Je développerai dans une seconde partie des arguments pour l’abandon de manière plus générale du vocabulaire spécifiquement militant, en ayant pour objectif de faciliter la communication et diminuer la mise à distance des personnes que nous souhaitons convaincre.

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