Argumentaire contre « l’antispécisme » (contre l’utilisation de ce terme)

(version longue ici)

Qu’est ce que l’antispécisme ?

Si on vous posait cette question, vous répondriez quoi ?

  1. donner la même valeur morale à chaque animal, peu importe son espèce ou ses capacités
  2. donner des valeurs différentes à chaque animal, mais en fonction d’autres critères que l’espèce (ex: degré de sentience).

Hé bien si vous aviez répondu la première réponse, vous êtes bien dans les 90%* d’antispécistes à choisir une définition qui ne tient pas la route ! Ne vous inquiétez pas, cette mauvaise définition est pourtant la plus intuitive et même Caron (l’auteur du livre ”Antispéciste”) s’y trompe !

Pour les principaux acteurs de la diffusion du concept de spécisme (Richard Ryder, Peter Singer, Tom Reagan), le spécisme est avant tout la discrimination sur la base de l’espèce. Cette discrimination spéciste est critiquée car l’espèce en elle-même n’est pas un critère satisfaisant pour juger de la valeur morale (ou des droits) d’un individu. Les auteurs suggèrent alors d’autres critères de discrimination tels que la capacité à ressentir la douleur, le degré de conscience, la capacité à ressentir des émotions… bref, les capacités faisant qu’un individu puisse être réellement sujet d’une expérience positive ou négative qu’il subit.

Les moments où nous avons réellement autant d’égards pour un animal non humain que ce qu’on aurait eu pour un humain sont extrêmement rares. Lorsque nous respirons, nous pouvons aspirer des acariens présents sur les poussières et provoquer leur mort. Lorsque nous marchons, nous écrasons d’innombrables animaux allant d’individus microscopiques à des insectes ou autres invertébrés visibles. Les moissonneuses utilisées en France pour la production de fourrages et céréales (certes destinées en majorité à l’alimentation animale) tuent une grande quantité d’invertébrés mais aussi de reptiles et de petits mammifères. La plupart de nos interactions avec les animaux sont tout simplement ignorées: l’immense majorité des animaux avec lesquels on interagit au quotidien sont invertébrés . Même en définissant l’égalité de considération envers tous les animaux comme un objectif à atteindre, il est évident que personne ne cherche réellement à porter autant d’égards à la vie d’un puceron qu’à la vie d’un humain.

Un contre-argument fréquemment employé est que la seule chose qui importe serait la volonté de l’acteur à provoquer (ou non) la souffrance, et non la conséquence pour la victime. L’emploi de cette éthique de la vertue n’est pas compatible avec le véganisme, sauf à considérer que les gens qui financent l’exploitation animale ne le font que par malveillance envers les animaux, ou désir de les dominer.

L’invraisemblance qu’il y aurait à prétendre qu’on donne autant d’importance à une vie de moucheron qu’à une vie humaine est évidemment reprise par tous les opposants à l’antispécisme mal renseignés ou de mauvaise foi, qu’ils soient opposés à l’exploitation animale ou qu’ils la défendent.

Si la définition égalitariste erronée n’est pour l’instant pas reprise par la majorité des dictionnaires (ex: l’internaute ou wiktionnaire), il est devenu fréquent de la retrouver dans les médias (ici, ici ou encore ici), particulièrement sous la plume des personnes cherchant à discréditer la lutte contre l’exploitation animale !

Alors pourquoi cette définition erronée est-elle si fréquente ? Simplement parce que le terme “spécisme” (comme le terme “sexisme”) a été construit par analogie avec “racisme”. On comprend donc souvent “spécisme” comme on a compris “sexisme” ou “racisme”. Et aucun antiraciste n’accepterait (par exemple) qu’on donne moins de valeur aux membres d’une race humaine (quoi que cela veuille dire) sous prétexte de moindres capacités cognitives. Toute tentative de légitimation d’une domination sur un groupe opprimé serait rejetée.

Je pense qu’il est illusoire d’espérer que le terme “spécisme” soit prochainement consensuel malgré que son interprétation intuitive soit trompeuse (on peut voir ce que ça donne avec « islamophobie« ). La majorité des personnes non végétariennes, mais aussi la majorité des militantes continueront d’employer ce terme à tort pour désigner l’inégalité de considération entre animaux humains et non humains.

Nous savons que les personnes que nous cherchons à convaincre ne souhaitent pas changer d’avis et utilisent une bonne partie de leur rationalité pour tenter de réfuter nos arguments plutôt qu’à tenter de les comprendre. Utiliser le terme spécisme c’est faciliter le travestissement de notre position et son dénigrement. C’est pourquoi il me paraît judicieux de ne plus utiliser ce terme lors de leur communication avec un public non averti, ou de toujours le faire en explicitant le sens afin d’éviter la confusion dénoncée ici. Il est possible d’employer à la place des expressions aux significations proches telles que “discrimination basée sur l’espèce” et “oppression envers les animaux”.

*bref sondage d’environ 150 membres de groupes facebook (accessibles si vous faites parti des groupes ici et ici) se revendiquant du végétarisme et véganisme
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3 commentaires sur “Argumentaire contre « l’antispécisme » (contre l’utilisation de ce terme)

  1. Perso j’avais écrit là-dessus (tu m’avais répondu sur cet article-là je crois, ou peut-être un autre je sais plus).

    Je suis pas du tout fan du mot « spécisme » et « antispécisme », déjà parce que ce sont des mots de jargon. Et autant le jargon militant a son utilité dans beaucoup de cas (quand ça permet à des personnes de se définir ou de définir leur situation et qu’aucun mot n’existe).

    Autant là, il y a des mots qui existent déjà pour en parler, comme « exploitation et abattage des animaux ». En plus, parler d’exploitation animale permet de recentrer sur l’aspect concret, violent et urgent, alors que quand on entend le mot « spécisme » on pense naturellement à une forme de « discrimination » ou « clichés stigmatisants » ou « d’idéologie ».
    Et puis, je suis quand même pour limiter la quantité de jargon quand on peut, afin que le discours militant soit aussi clair que possible pour les personnes extérieures.

    Ensuite, la comparaison (explicite et assumée) avec le racisme et le sexisme (et implicite avec toutes les autres oppressions humaines) qu’on trouve dans la construction du mot « spécisme » est assez craignos.

    Enfin, ça me dérange pas en soi qu’on compare les humains à d’autres animaux et qu’on rappelle que nous sommes des animaux (aussi), bien sûr. Mais par contre, comparer (même implicitement / indirectement) animaux non-humains et groupes de personnes marginalisées, ça craint. De même que comparer la lutte pour les animaux non-humains (qui ne peut pas vraiment être portée par ces animaux, mis à part le fait de s’échapper ou essayer de le faire) et les luttes humaines (qui elles peuvent et doivent être portées par les personnes concernées, et non par d’autres qui voudraient « les libérer et les sauver »).

    Bon et puis je sais pas si c’est une tendance répandue (j’espère que non, et que ce sont juste des individus isolés), mais j’ai déjà vu des personnes tenir un discours du type « Les simples véganes n’ont qu’une approche superficielle (un régime, un style de vie) et ne remettent pas en cause le système, contrairement aux antispécistes », ce qui est assez élitiste et faux.

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